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Eldridge Cleaver (1935 - 1998) membre du Black Panther Party portant un dashiki. 1969. (Photo : Lee Lockwood)

Le dashiki au coeur des dissensions du Black Power

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Porter ou ne pas porter le dashiki, un vêtement d'inspiration africaine ? c'est une question que les militants du Black Power se posent. À travers l'habit, ce sont deux visions du combat qui s'opposent.

Eldridge Cleaver (1935 - 1998) membre du Black Panther Party portant un dashiki. 1969. (Photo : Lee Lockwood)
Eldridge Cleaver (1935 - 1998) membre du Black Panther Party portant un dashiki. 1969. (Photo : Lee Lockwood) Crédits : Getty

Judas and the black Messiah de Shaka King, c’est l’histoire d’une traitrise : celle de William O'Neal, un délinquant noir de Chicago rattrapé par le FBI qui décide d’en faire sa taupe au sein des Black Panthers dans l’espoir de démanteler le mouvement le plus subversif aux yeux des autorités fédérales de la fin des années 1960. On est initié à travers le parcours de cette taupe qui s’introduit au sein de l’état-major des Black Panthers de l’Illinois au fonctionnement de l’organisation politique et on en rencontre la figure centrale d’alors : Fred Hampton, jeune leader et brillant orateur, qui apparaît pour la première fois à nos yeux de spectateurs donnant un discours resté célèbre :  

« Oh ils vous laisseront rebaptiser votre fac, enfiler un dashiki, ça change rien. Ils vous enverront quand même au Vietnam butter un pauvre paysan dans sa rizière, ou vous faire butter vous-même !"

Que reproche tant Fred Hampton dans l’église Olivet où il appelle à la lutte armée en cette année 1969,  au dashiki, cette chemise échancrée plus ou moins sophistiquée, mais une simple pièce de vêtement évocatrice d’un vestiaire africain ? Il cite le dashiki à plusieurs reprises pour le dénigrer, et interpelle un spectateur quittant la salle en montrant clairement son désaccord avec ce qu’il entend en lui affirmant que son dashiki ne pourra rien pour lui face à la violence armée.  Ce qui est mis en scène ici c’est un clivage historique sur les répertoires d’action mobilisés par les militants noirs du Black Power dans ces années-là, les différents mouvements nationalistes qui émergent après le traumatisme de l’assassinat de Malcolm X, quatre ans plus tôt. Si toutes ces branches du mouvement s’accordent sur la nécessité de revaloriser l’identité noire en réhabilitant l’histoire des origines de la présence africaine sur le sol américain, les divergences de méthodes font la différence. Des dissensions entre un nationalisme culturel d’une part et un nationalisme révolutionnaire d’autre part, qui se traduisent dans le vêtement. L’historienne Sarah Fila Bakabadio, donne quelques éléments d’explications dans un article intitulé L’étoffe de l’africanité. Le dashiki apparaît aux Etats-Unis dans les années 1960 et fait partie d’une série d’objets qui évoquent l’héritage africain auquel tentent de se connecter les Africains-américains en quête d’une histoire qui ne se résumerait pas à l’esclavage. Porter les signes de son héritage historique africain sur soi permet alors de souligner la conscience de son identité retrouvée pour renverser l’anonymat et la « dégradation de l’identité », propres au système esclavagiste aboli un siècle plus tôt. Le dashiki des nationalistes dits « culturels » tranche alors avec la tenue stricte et les lunettes noirs des Black Panthers qui prônaient la révolution armée.  On porte son obédience politique sur soi, et si pour Fred Hampton le dashiki n’est qu’un symbole trompeur et superficiel d’affirmation de soi sans efficacité subversive, pour les nationalistes culturels comme Maulana Karenga,  le port du dashiki, du tissu kente ou du boubou, imprime dans l’espace public et dans sa manière de se représenter au monde la conscience d’une lutte pour l’autodétermination des noirs états-uniens plus ouverte et facile à s’approprier qu’un engagement à mort dans une organisation paramilitaire. A travers cette controverse autour du dashiki, ce sont les clivages sur les formes du combat des Africains-américains pour la reconnaissance de leurs droits à la fin des années 1960 qui apparaissent dans une scène inaugurale qui annonce les antagonismes destructeurs d’un mouvement de libération qui courent tout au long du film.  

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