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"Plans par couleurs", Frantisek Kupka, 1910-1911. Centre Pompidou, Paris.

50 nuances de jaune

4 min
À retrouver dans l'émission

Après le bleu, le noir, le vert et le rouge, l'historien Michel Pastoureau s’intéresse au jaune, dans un essai à paraître cette semaine qui formera le cinquième volet de l'histoire des couleurs dans les sociétés européennes qu'il a entrepris d'écrire.

"Plans par couleurs", Frantisek Kupka, 1910-1911. Centre Pompidou, Paris.
"Plans par couleurs", Frantisek Kupka, 1910-1911. Centre Pompidou, Paris.

Depuis le début de la révolte anti fiscale le 17 novembre 2018, la couleur jaune s’est inscrite avec fracas dans l’actualité. Jaune, histoire d'une couleur de l'historien Michel Pastoureausort en librairie aujourd’hui à 48h de l’acte 47 du mouvement des Gilets jaunes.

Le jaune, emblème des cultes solaires

Le jaune s'est fait entêtant depuis quelques mois. Pourtant, s’intéresser à cette couleur, c’est s'atteler à une tâche difficile tant elle se fait discrète dans l’histoire. Discrète, en dehors de la catégorie exceptionnelle occupée par l’or, véhicule d’une nuance éclatante dont le prestige lui confère un caractère divin. Si Helios est un dieu de second ordre dans le panthéon grec, Apollon, le dieu solaire par excellence, incarne tout à la fois la jeunesse, l’énergie, et la beauté. Michel Pastoureau note la disparition du jaune dans la Bible et les écrits des premiers Pères de l’Eglise, et démontre à quel point la couleur est une construction culturelle. Valorisée dans un premier temps, présente sur les premières peintures pariétales connues à Chauvet ou à Lascaux, ou encore dans les vêtements portés à Rome dans l’Antiquité, le jaune devient ensuite le mal aimé de la palette chromatique.

La couleur de l'hérésie au Moyen-Âge

La valeur symbolique du jaune semble donc nulle jusqu’à l’apparition des blasons au XIIe siècle, et avec eux son ambivalence persistante. Au Moyen-Âge, sa charge vicieuse prend de l’ampleur jusqu’au déséquilibre qui le condamne et le rend synonyme de souillure. Le jaune devient la couleur de l’ennemi intérieur ou d’une menace à circonscrire. Parmi les sept péchés capitaux, il incarne l’envie et ses cousines : jalousie, mensonge et hypocrisie puis la lâcheté, le déshonneur et jusqu’à la trahison.  Dans le Roman de Renart, le roux malicieux adopte cette couleur pour poursuivre ses fourberies en toute quiétude. C’est bientôt la couleur de l’hérésie : on marque les maisons protestantes de jaune. Michel Pastoureau remet cependant en doute la thèse qui ferait du jaune un marqueur distinctif exclusif des populations juives. Au XIIIe siècle en effet, toutes les couleurs - à l’exception du bleu - sont utilisées dans l’espace public pour signaler les confessions minoritaires. Ce n'est qu'au cours de la Seconde Guerre mondiale que cette couleur devient un des symboles de l’extermination des Juifs d’Europe.

Si le goût des couleurs est affaire de culture et de symbole, c’est aussi un territoire affectif. En 2010, au micro de Laure Adler, Michel Pastoureau racontait sa répugnance pour la couleur violette :

Quand nous étions enfants et que nous allions chez notre grand-mère boulevard Raspail, il y avait dans l'appartement du dessus une femme qui détestait les enfants et qui nous grondait tout le temps. Et cette femme avait constamment sur la tête un turban de couleur violette. Il n'est pas impossible, en faisant de la psychanalyse à la petite semaine, que mon aversion pour le violet vienne de cette méchante femme qui m'avait réprimandé parce que je voulais prendre l’ascenseur tout seul, que je jouais dans la cour, que je faisais du bruit... Michel Pastoureau dans L'heure bleue par Laure Adler, France Inter, 2010

Couleur de la souillure et de la stigmatisation, couleur de signalisation par excellence du fait de sa tonicité, trop éclatante pour être élégante dans un vestiaire occidental morose, le jaune pourrait malgré tout sortir du purgatoire chromatique selon Michel Pastoureau et perpétuer son histoire tourmentée. Sa dévaluation semble en perte de vitesse au moins dans le champ politique. Le jaune a été choisi par le mouvement Cinque Stelle en Italie et bien sûr par les Gilets jaunes, devenant la couleur des "hors système" par excellence. 

par Anaïs Kien 

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