LE DIRECT
Occupation de la Ruhr par les troupes françaises et belges en 1923 - 1924: ici les soldats français arrivent à Essen.

Sortir de la guerre pour y retourner, l'occupation de l’Allemagne,1918-1930

5 min
À retrouver dans l'émission

Aujourd’hui dans le Journal de l’Histoire, un documentaire de Jérôme Prieur, "Occuper l’Allemagne, 1918-1930", diffusé ce soir sur France 3 à 22h40.

Occupation de la Ruhr par les troupes françaises et belges en 1923 - 1924: ici les soldats français arrivent à Essen.
Occupation de la Ruhr par les troupes françaises et belges en 1923 - 1924: ici les soldats français arrivent à Essen. Crédits : APIC - Getty

Jérôme Prieur part en quête de l’expérience combattante de ses grands-pères. Dans un essai paru en 2018 : La moustache du soldat inconnu, il cherchait l’expérience sensible du premier, combattant des tranchées. Dans Occuper l’Allemagne !, il part sur les traces de son deuxième aïeul.

Mon autre grand-père n'avait été mobilisé qu'en 1919 après l'armistice. Comme il avait appris l'allemand à l'école, il était parti avec l'armée française occuper le pays des vaincus. Cela ne m’étonnait pas, c'était moins redoutable que la guerre des tranchées, qui n'avait laissé que ruine et désastre. 

Une occupation qui pérennise la rancoeur 

Si ce grand-père échappe à l’épreuve des tranchées, il assiste sans le savoir à ce moment fragile d’après-guerre où les vainqueurs et les vaincus tentent de trouver un terrain commun pour éviter de devoir s’en refaire une, de guerre. Mais entre 1918 et 1930, l’occupation de la Rhénanie, cette bande frontalière qui longe le Rhin, par les armées alliées et au premier chef la France, pérennise la rancœur et l’humiliation de la défaite. Dans les têtes, le chemin du dépôt des armes vers la paix prend son temps. Les esprits sont encore à la guerre. Cette « pénétration pacifique » est mal supportée par les occupés qui s’indignent de voir les troupes coloniales sur leur territoire. Une rancœur qui sera largement utilisée en 1939 pour remobiliser la culture de guerre allemande par Hitler et ses conseillers. 

Prévue pour assurer le maintien de l’ordre dans l’attente du traité de paix en discussion à Versailles, l’opération tourne à l’occupation. Une rancune solidement ancrée,  un désir de réparation et de vengeance exprimée par le soldat Gabriel Chevalier. 

Nous avions l’audace inconsciente de nous présenter en remplaçants avantageux des fiancés et des amants que nous avions tué collectivement de nos mains. Carolina était mon butin, ma part de prise sur la nation allemande.

En janvier 1920 le traité de Versailles entre en vigueur

Les allemands portent l’entière responsabilité de la guerre et doivent payer des réparations et le coût de cette occupation. Pour autant Américains et Britanniques ne souhaitent pas qu’un déséquilibre trop grand s’instaure entre les Etats d’Europe occidentale, et surtout entre la France et l’Allemagne. C’est le grand débat d’après-guerre : faut-il réduire la nation allemande à un état de seconde zone ou favoriser sa reconstruction et entretenir un équilibre géopolitique. Jérôme Prieur a retrouvé les témoignages de ceux qui ont vécu cet entre-deux, entre la guerre et la paix et peut-être entre deux guerres. Pour raconter l’occupation de la Rhénanie, les images d’archives sont nombreuses. Les prises de vue des parades de vainqueurs ne manquent pas. Difficile de ne pas y voir les leviers de la fureur à venir de la Seconde Guerre mondiale, mais à ce moment-là, la concorde pouvait sembler possible, on s’était promis que cette Grande guerre serait la dernière et on y croyait. C’est de cela que témoignent les images du cinéma aux armées mais aussi celles des archives de la planète d’Albert Kahn. 

Cette victoire militaire tourne à la défaite morale

C’est l’Allemagne de la République de Weimar qui remporte cette bataille d’images. Les gouvernements français défendent jusqu’au désespoir, jusqu’au seuil d’un nouveau combat, leur droits aux réparations, à l’appropriation des ressources allemandes, mais le monde aspire à la paix. Après avoir occupé la Ruhr, ses usines, ses mines, ses industries, cette bataille se transforme en cuisant échec. Les Allemands deviennent les victimes de cette occupation aux yeux du monde, comme en témoigne la journaliste Constance Drexel dans une série de reportages : 

L'impression, est qu'on se rend compte pour les Français de l'impossibilité de dominer la Ruhr. Car tout indique ici que les Allemands refusent de se laisser écraser et mutiler, même s'ils doivent se soumettre actuellement à des conditions nettement en leur défaveur. 

Sous la pression états-unienne le paiement de la dette de guerre allemande est rééchelonnée jusqu’en 1988 pour être finalement abandonnée en 1932. La France quitte la Rhénanie, l’heure du désarmement des esprits semble avoir sonné. Mais c’est aussi en Rhénanie que la guerre suivante prend pied quelques années plus tard: le 7 mars 1936 la Wehrmacht entre en Rhénanie. L’Allemagne, désormais nazie reprend la souveraineté perdue sur la zone démilitarisée, symbole du Diktat du traité de Versailles, sans réaction internationale. Occuper l’Allemagne de Jérôme Prieur, c’est l’histoire de ces dettes de guerres irréparables et de ce qui sort de l’humiliation et de la colère. 

par Anaïs Kien

Pour plus d'informations : Le documentaire Occuper l’Allemagne de Jérôme Prieur, diffusé ce soir sur France 3 à 22h40

Ce contenu fait partie de la sélection
Le Fil CultureUne sélection de l'actualité culturelle et des idées  Voir toute la sélection  
L'équipe
Production
Réalisation

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......