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Reconstitution de la 101eme airborne US,  juin 1944 réalisée le 31/01/2007. Wikipédia.

Nostalgie de la guerre : la reconstitution, un exercice historique parfois limite

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Les reconstitutions historiques fleurissent. Bataille de Waterloo, débarquement en Normandie, bataille de Hastings, il y en a pour tous les goûts... Mais pourquoi donc ces adultes jouent-ils à la guerre ?

Reconstitution de la 101eme airborne US,  juin 1944 réalisée le 31/01/2007. Wikipédia.
Reconstitution de la 101eme airborne US, juin 1944 réalisée le 31/01/2007. Wikipédia. Crédits : Patrick mallet

On reconstitue surtout des batailles, moins souvent des bals ou les séances de cinéma, la reconstitution qui passe pour un joyeux passe-temps revêt donc un caractère trrrès souvent morbide en rejouant la mise à mort, plus ou moins héroïque, rarement choisie, d’une partie des gens qui étaient là, mais c’était il y a bien longtemps     Elles ont été nombreuses ces dernières années à accompagner les évènements organisés pour le Centenaire de la Première guerre mondiale.     

C’est un exercice de reconstitution érigé en institution qui interroge en ce moment et bien au-delà des frontières de la Normandie, région par excellence des plages du Débarquement. Le Monde nous raconte que les historiens, politiques et citoyens s’y livrent à un fiévreux débat sur la nouvelle attraction de l’Airborne museum situé à Sainte-Mère-Église dans la Manche et qui propose de faire revivre à ses visiteurs les sensations des bataillons de soldats arrivés par les airs pour délivrer l’Europe en 1944. En fouinant sur les réseaux sociaux, on peut trouver quelques vidéos d’Internautes filmés lors d’expériences du même genre : costumés et casqués, secoués et assourdis par une bande sonore écrasante, ils attendent dans un habitacle d’avion de guerre reconstitué, parce qu’on attend beaucoup lorsqu’on fait la guerre, avant de se faire brutalement hurler dessus avec l’accent américain le plus soigné. Bref, un régal pour les sens. Si l’émotion est au rendez-vous, la spectacularisation extrême, voire traumatique fait grincer les dents de ceux qui saturent face à la multiplication de ces attractions mémorielles.        

La reconstitution sensorielle, un business historique qui fait débat et qui interroge la nécessité d’une mise en situation extrême. En 2012, la plasticienne Sandy Amerio s’était livrée à une expérience qui l’avait amené à produire un film intitulé Dragooned, du nom de code de l’opération militaire du débarquement de Provence en août 1944. À partir d’entretiens enregistrés avec des adeptes de la reconstitution de cette campagne, elle débusquait le profond malaise de certains joueurs qui s’y adonnaient avec un engagement émotionnel parfois démesuré

Si le film de Sandy Amerio proposait une mise en abyme en rejouant le jeu de la reconstitution, la démonstration révélait une profonde mélancolie du présent, un rapport aux évènements passés, chéris à outrance parce qu’on y comprend quelque chose puisqu’on en connait le début, le déroulement et la fin, contrairement à la sensation d’un temps contemporain souvent difficile à déchiffrer. Parce que la reconstitution guerrière, c’est l’occasion d’emprunter un rôle qui ne sera jamais le nôtre, à l’abri de l’imprévisible et de l’inattendu de l’évènement qui bouleverse sans s’annoncer. Ce qui est mis en cause avec la nouvelle attraction de l’Airborne museum, c’est la reconstitution comme négation de l’expérience sensible du changement et une émotion exacerbée qui peine à transmettre les connaissances historiques, prétexte au déploiement de cette débauche de moyens pour nous faire sentir « comme si on y était ». Mais on n’y sera jamais. Il nous reste les milliards de pages produites par les historiennes et les historiens pour comprendre ce passé qu’on serait bien en peine de vouloir rattraper pour soigner notre présent. Si l’émotion peut faciliter l’accès à l’histoire, trop d’émotion l’efface au profit d’un jeu qui déréalise les épisodes les plus violents de notre passé.

Éric Collier, En Normandie, une nouvelle bataille pour le D-Day, Le Monde, 05/10/2020. 

"Le goût de la reconstitution", Revue Sociétés & Représentations 2019/1, n°47, Éditions de la Sorbonne.

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