LE DIRECT
Légende : Femme posant avec un service à thé. Date inconnue

Le décolleté, un conflit historique !

4 min
À retrouver dans l'émission

Une jeune femme au décolleté jugé trop profond se voit interdire l’accès d’un musée parisien. Cette polémique autour de la convenance du vêtement féminin ne date pas d'aujourd’hui.

Légende : Femme posant avec un service à thé. Date inconnue
Légende : Femme posant avec un service à thé. Date inconnue Crédits : Public Domain/News Dog Media Copyright

C’est une petite affaire, un de ces riens du tout de l’actualité, une affaire minuscule, qui convoque l’ordre moral et surtout les négociations incessantes dont il fait l’objet, au grand damne de ses défenseurs acharnés. C’était la semaine dernière à Paris : 

Une jeune femme s’est donc vu interdire l’entrée au musée d’Orsay  parce que sa tenue violait la sacralité du temple du génie pictural français du XIXe siècle.

Écouter
23 sec
Extrait du journal de CNews, 09/09/2020

Bertrand Tillier, historien des images, s’est indigné sur Twitter du caractère « ahurissant » de cet évènement intervenu « dans un musée où le corps nu ou dénudé s’expose dans nombre de salles », à commencer peut-être par  L’origine du monde de Gustave Courbet qui a cessé de faire scandale depuis maintenant quelques temps. Mais ce décolleté vertigineux devait bousculer l’ordre du lieu durablement, puisque quelques jours plus tard une groupe de Femen s’est planté torse nu dans le dit musée en répétant le slogan : « Mes seins ne sont pas obscènes » pour dénoncer un sexisme obsolète. Les âmes sensibles parmi les visiteurs présents ce jour-là ont probablement été achevées une bonne fois pour toutes.  Entre temps la direction de l’établissement avait pourtant présenté toutes les excuses possibles à la visiteuse malmenée, et les parties en présence s’étaient quittées dans les meilleures dispositions. L’affaire nous fait sourire aujourd’hui et c’est tant mieux parce qu’au siècle auquel se consacre justement le musée d’Orsay, la profondeur d’un décolleté pouvait vous mener devant les tribunaux. L’historienne Corinne Legoy fait le récit de ce procès dans la revue Modes pratiques, un duel judiciaire autour des normes de la pudeur.

La baronne de Korf avait refusé de régler la couturière Delphine Baron pour la commande de costumes destinés à ses filles qui devaient se rendre au prestigieux bal masqué du duc de Morny, le 2 mars 1859. La couturière réclamait son dû et argumentait avec l’appui de son avocat que ce décolleté se portait très bien sur « le boulevard », le « boulevard du Crime » pour ses contemporains, où se jouaient chaque soir, dans ses nombreux théâtres, les mélodrames qui avaient la faveur de toutes les classes sociales du Second Empire. La défense de la baronne s’indignait à la barre, je cite : « C'en serait fait de la grâce française, et du GOÛT français, si les couturières faisaient la loi » ! C’était bien mal connaître la circulation des pratiques et des modes, et la vitalité du changement social par les usages.

Cette futile affaire de chiffons, en apparence, nous dévoile la violence des rapports de classe sous le Second empire au moment où se joue une bataille cruciale : la dépossession de la noblesse de son statut d'arbitre du goût par le monde de la couture. Le vêtement devient l’objet d'une lutte acharnée, du conflit entre la société d'Ancien régime et celle qui s’apprête à la remplacer, pourtant sans violence.

Au musée d’Orsay la semaine dernière, l’histoire nous a rattrapés par le col : le décolleté redevenait sujet de crispation dans l’espace public. 

En 1859, le décolleté avait perdu la bataille, et la couturière s’était vue condamnée à verser des indemnités à la baronne sans obtenir le règlement de sa facture. Aujourd’hui la visiteuse décolletée du musée d’Orsay sort victorieuse de cette crispation, autour de la cohabitation des systèmes de normes dans l’espace public.

Ce contenu fait partie de la sélection
Le Fil CultureUne sélection de l'actualité culturelle et des idées  Voir toute la sélection  
L'équipe
Production
Réalisation

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......