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Maggie Smith dans "Downton Abbey"

Maîtres et serviteurs, pourquoi une telle fascination ?

5 min
À retrouver dans l'émission

Le film "Downton Abbey" sort demain en salles, l'occasion pour Anaïs Kien de nous montrer que sous son apparence douillette et parfois désuète, la série britannique de Julian Fellows en dit long sur la condition des domestiques et leur rapport à la domination.

Maggie Smith dans "Downton Abbey"
Maggie Smith dans "Downton Abbey" Crédits : Copyright ITV Studios

Certains d’entre nous ont adoré la série britannique de Julian Fellows Downton Abbey, et nous n’avons pas été les seuls. Plus de 200 pays ont acheté les droits de cette chronique familiale aristocratique et prolétaire qui se déploie des années 1910 aux années 1920, de part et d’autre de la Première Guerre mondiale. Six saisons douillettes entre les "tea times" pris dans les salons d’apparat du château de Downton "upstairs", et les cuisines, "downstairs", point de rencontre de l’armée de domestiques chargés de faire tourner la maison. 

A quoi tient cet attrait pour "Downton Abbey" ?

Saluée par la critique, la série a été suivie par des millions de téléspectateurs qui ont sombré dans un deuil inconsolable après la diffusion du dernier épisode en 2015. Le lot de consolation est en cours de livraison puisque Downton Abbey, le film, sort demain. Mais qu’est-ce qui nous fascine tant dans cette relation entre maîtres et serviteurs a priori obsolète ? 

- J'ai l'horrible pressentiment que Simmons va me donner sa démission, je l'ai trouvé très agitée, et je l'ai vu courir pour attraper le facteur ce matin.   
- Oh je vous plains, c'est affreux. Y a t-il une chose pire que de perdre sa femme de chambre ?   
- Enfin, pourquoi voudrait-elle me quitter ? Je me suis montrée douce avec elle, la plupart du temps du moins.

La fiction décrit a posteriori comment la relation entre maîtres et serviteurs est devenue progressivement incompréhensible pour les deux parties en présence. Pour les maîtres, cette proximité avec le peuple pourrait s’avérer contagieuse, voire dangereuse. Pour les gens de maison, le contrôle absolu sur leur corps - et leur temps lorsqu’ils sont à demeure - devient difficile à supporter. La sociologue Dominique Memmi parle au sujet de cette domination physique directe d’une "domination rapprochée" qui devient intolérable après les années 1950.
 

- Où est le beurre pour faire des crêpes ?   
- Il est dans le garde-manger.   
- Nous avons des crêpes ce soir ?   
- Vous nous avez regardé ? C'est pour le dîner à l'étage, des crêpes Suzette.   
- Oh j'ai toujours eu envie d'y goûter ! Vous pouvez m'en garder s'ils ne les finissent pas ?   
- Si je peux t'en garder ? Des crêpes Suzette ? Et tu n’aurais pas envie de coucher dans la chambre de madame la comtesse ?

Une fiction miroir de la société et ses changements

Downton Abbey s’inscrit dans une tradition de fictions sur les relations entre l’aristocratie et les gens de maison tout en faisant le pari d’en renouveler le genre, avec des majordomes qui acceptent difficilement l’arrivée du téléphone et des femmes de chambre qui cherchent leur émancipation en prenant des cours de sténo-dactylo pour devenir secrétaire. Malgré leur isolement, le comportement des domestiques reflète les changements sociaux qui se produisent ailleurs, en particulier avec l’essor du mouvement syndical au début du XXe siècle. La condition domestique devient le symbole d’un style de vie dépassé. Dès la fin du XIXe, le problème du recrutement des domestiques devient une préoccupation, et bientôt une obsession dans la presse après 1914 : allait-t-on retrouver la société d’avant la guerre? 

- Si je devais me marier cette année quelle genre de vie on aurait en 1958 ?   
- Crois-moi ce sera le dernier de mes soucis !     
- Vous croyez qu’on quittera la domesticité ?   
- Toi tu t’en sortiras quoi qu’il arrive, tu peux toujours aller à la ferme.   
- Je m'en sortirais ? Je n'y connais rien aux travaux de la ferme, ni aux commandes, ni à la comptabilité. Imaginez que je ne puisse pas attaquer une nouvelle vie ?   
- Si ça ne te dérange pas moi j'ai le dîner de ce soir à attaquer. Alors commence les pâtés de saumon et je fais la mayonnaise. 

La relation maître et serviteurs : une issue tragique 

Les nombreuses fictions qui s’inspirent des parcours de domestiques posent la même question : comment changer de vie ? La réponse la plus conventionnelle est celle de Daisy, l’aide cuisinière du château de Downton Abbey, qui voit le mariage comme porte de sortie. On reste rarement femme de domestique toute sa vie et de ce point de vue-là, les guerres constituent aussi une occasion de trouver à s’employer dans les administrations ou l’industrie, et donc de ne plus coucher à portée de clochette. Mais dans la fiction, la fin la plus courante, la plus tragique aussi, la version trash, consiste à faire disparaître le maître quand il n’y a plus d’issue à ce huis clos pervers : une relation d’amour sensuel à mort comme dans L’amant de Lady Chatterley, ou de notre côté de la Manche, le meurtre de cuisine dans l’affaire des sœurs Papin, qui a fasciné scénaristes, journalistes et intellectuels. L’issue sans violence se fait rare dans les représentations de cette relation de classes, qu’elle soit cinématographique ou littéraire.

Le dernier épisode de Downton Abbey a été diffusé en 2015 mais la production n’avait pas dit son dernier mot puisqu'un long-métrage sort demain. Cette fois, maîtres et domestiques relèvent un défi de taille, une provocation de classe même, puisqu’il s’agit d’accueillir à Downton... la reine en personne. Tous s’unissent pour défendre l’honneur de la maison face à l’arrogance du personnel de la maison royale qui méprise copieusement ces ploucs du Yorkshire, une mise en abîme de la violence de classe qui habite à la fois l’histoire et les représentations de la condition domestique.

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Pour plus d'informations : "Sortir de la domination rapprochée", entretien avec Dominique Memmi, réalisé par Stany Grelet & Fabien Jobard, publié dans Vacarme 43, printemps 2008, pp. 22-24.

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