LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
 Des foules se sont rassemblées sur la place du Palais, à Léningrad, pour protester contre la tentative de coup d'État du Comité d'État sur l'état d'urgence, ancienne Union soviétique, le 20 août 1991

Les origines clandestines du web soviétique

5 min
À retrouver dans l'émission

La Russie n'a pas attendu la chute de l'union soviétique pour s'emparer d'Internet, Anaïs Kien nous raconte comment les premiers "geeks soviétiques" auraient peut-être contribué à saper le coup d’Etat de 1991 intenté contre le programme d’ouverture de Mikhail Gorbatchev alors au pouvoir.

 Des foules se sont rassemblées sur la place du Palais, à Léningrad, pour protester contre la tentative de coup d'État du Comité d'État sur l'état d'urgence, ancienne Union soviétique, le 20 août 1991
Des foules se sont rassemblées sur la place du Palais, à Léningrad, pour protester contre la tentative de coup d'État du Comité d'État sur l'état d'urgence, ancienne Union soviétique, le 20 août 1991 Crédits : Photo : Yuri Belinsky/Nikolai Berketov/TASS - Getty

On le sait, l’Etat russe est devenu le champion de la cyberguerre, des campagnes d’influence sur les élections présidentielles américaines au piratage de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques de La Haye, l’année dernière. Les exemples se multiplient et paniquent les services de sécurité du monde entier, au bas mot. Mais il y a trente ans, au seuil de la fin de l’Union soviétique, Internet était né aux Etats-Unis, ébauché par l’armée et développé par les universités. A priori le contrôle de l’information et la censure qui avaient cours à l’Est n’était pas compatibles avec l’avènement d’un réseau libre de partage d’informations.

On pourrait donc croire qu’Internet est advenu en Russie après la chute de l’Union soviétique avec le capitalisme, l’économie de marché, les Starbucks coffee et Pizza Hut, mais ça n’est pas le cas. Et c’est ce que nous raconte Kevin Limonier dans une série de messages sur twitter repérée par l’œil de lynx de notre collaboratrice Marion Dupont. Kevin Limonier est maître de conférence en études slaves et en géographie et fait référence à son article publié en 2015 où l’on apprend que les premiers geeks soviétiques auraient peut-être contribué à saper le coup d’Etat de 1991 intenté contre le programme d’ouverture, la perestroïka, de Mikhail Gorbatchev alors au pouvoir. Ce qui est certain, c’est l’importance de leur contribution, notamment, au sommaire du journal de Bruno Mazure au Journal Télévisé de 20 heures, le 20 août 1991 :  

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.
Gérer mes choix

« Madame, Monsieur, bonsoir. Dans 2 minutes à 20 heures, François Mitterrand commentera en direct à partir de l'Elysée les conséquences du coup d’Etat qui s'est déroulé ce matin à Moscou. Mikhail Gorbatchev a été renversé par les conservateurs de l'actuelle direction du parti communiste soviétique. Gorbatchev serait en état d’arrestation dans une résidence de Crimée. L'Etat d'urgence a été proclamé pour 6 mois. Initiative illégale et même criminelle aux yeux de Boris Eltsine qui a appelé à la grève générale alors que les blindés étaient déployés dès ce matin dans tous les points névralgiques de la capitale. »

Cette tentative de putsch est l’œuvre de conservateurs communistes effrayés par l’audace réformatrice portée par la Perestroïka. Gorbatchev est effectivement bouclé dans sa résidence de vacances en Crimée, tandis que Boris Eltsine est retranché dans le QG du Soviet Suprême. Les putschistes se sont assurés de couper toutes les communications avec le monde extérieur : la radio est réduite au silence, la télévision passe en boucle Le lac des cygnes et les communications téléphoniques internationales sont coupées SAUF UNE, oubliée, par laquelle un petit groupe d’Internautes, communique avec le monde extérieur sur les événements en cours. Ils parviennent même à envoyer quelques photos et un communiqué de résistance d’Eltsine avec la mention « à imprimer et placarder massivement ». 

Mais comment est née cette communauté d’Internautes dans un pays où l’information était si contrôlée ? 

Kevin Limonnier raconte l’histoire, des premières discussions instantanées entre Leningrad et le reste du monde. Nous sommes en 1982 et à l’époque l’URSS possède un seul et unique ordinateur relié au reste du monde par un modem, vous souvenez le modem ? Un de ces objets rangés au musées des vieilles technologies juste à côté du minitel ? Mais ce qui rend cette histoire intéressante, c’est la personne qui y a accès : Alexis Kliesov, 35 ans, chercheur en biologie, qui s’est vu interdire de séjour à l’étranger après un voyage de recherche à Harvard pour, je cite Limonier, « sympathie pro-américaine présumée ».

Les soupçons présumés une grande spécialité soviétique ! Kliesov s’est donc vu interdire ses mauvaises fréquentations mais l’académie des sciences d’URSS lui demande, négligemment, de continuer à assurer ce dialogue scientifique avec ses anciens camarades américains, mais cette fois à distance, au profit de la grandeur de la science soviétique. On lui laisse donc la jouissance pendant des mois du seul et unique ordinateur d’Union soviétique connecté au reste du monde. La pièce est totalement vide et bouclée par les services de sécurité, mais c’est là que Kliesov découvre l’existence de communautés virtuelles réservées à quelques "happy fews". Il publie d’ailleurs quelques articles en déjouant la censure d’Etat par ce canal sans jamais éveiller aucun soupçon.

C’est le premier tchat soviétique ! Par la suite, la politique d’ouverture et de libéralisation progressive du régime de Gorbatchev permet l’émergence d’un fournisseur d’accès minimaliste baptisé Demos. C’est grâce à cet accès connecté à l’université d’Helsinki, elle-même plus largement connectée au monde extérieur, la route est longue vers le "wild world", qui permet en 1991 aux quelques internautes russes soudés par une forte solidarité et un anti-communisme largement partagé de devenir des informateurs de choix pour les journalistes et d’excellents relais pour Boris Eltsine, qui sortira de ce coup d’Etat manqué avec l’aura du sauveur de la patrie, qui lui ouvre rapidement les portes du Kremlin. Internet est utilisé pour la première fois comme outil de mobilisation politique ! 

Ces premiers internautes soviétiques auraient donc contribué à l’échec du coup d’Etat de 1991. Mais sans aller jusque-là, on ne sait pas encore mesurer l’influence de ces actions clandestines. Cependant, Kevin Limonier ouvre une piste pertinente pour comprendre les réseaux de hackers patriotes ou opposants au régime en place en Russie qui agissent aujourd’hui puisqu’ils sont issus de cette première génération de geeks soviétiques.  

Son diffusé : Extrait du Journal Télévisé de 20 heures, le 20 août 1991 - Antenne 2 

Pour information : L’article de Kevin Limonier est disponible sur Diploweb.

L'équipe
Production
Réalisation
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......