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Badge russe intitulé « 50 ans en contact direct », créé en 2013 à l'occasion du 50e anniversaire de la création de la ligne directe reliant Moscou et Washington.

La réinvention permanente de la diplomatie à distance ou l’histoire du coup de fil diplomatique

4 min
À retrouver dans l'émission

Notre diplomatie internationale actuelle, virtuel oblige, nous prive de l'éclat dont témoignent les traces matérielles de cet exercice dans le passé.

Badge russe intitulé « 50 ans en contact direct », créé en 2013 à l'occasion du 50e anniversaire de la création de la ligne directe reliant Moscou et Washington.
Badge russe intitulé « 50 ans en contact direct », créé en 2013 à l'occasion du 50e anniversaire de la création de la ligne directe reliant Moscou et Washington. Crédits : Odindvatriraz

Avec les exigences sanitaires du moment, revient l’ère de la diplomatie à distance, plus que jamais. Négociations avec la Chine, entre membres de l’Union européenne, les Zoom, Skype, Face Time et autres logiciels de visioconférence à distance sont usés jusqu’à la corde pour maintenir une continuité dans les relations entre Etats. 

D’abord, il y a eu le papier, les traités d’amitié, de non-agression, d’alliance stratégique, histoire d’arrêter de considérer la guerre comme la seule solution de se rencontrer, voire de se parler. Un flux de papier plus ou moins cacheté, plus ou moins crypté, plus ou moins télégraphié, s’est installé entre les Etats et, avec lui, la bureaucratie d’Etat a vu le jour pour le produire, l’analyser et l’archiver. Une diplomatie pérenne se devait de garder la mémoire de ses efforts. Mais en 1962, la planète a eu chaud. Un avion espion américain photographie des installations militaires qui suggèrent, sans doute raisonnable, que l’Union soviétique installe des rampes de lancement de missiles nucléaires sur le sol de Cuba, c’est-à-dire très à portée du sol américain. La tension monte jusqu’au paroxysme de la Guerre froide et se solde par une bonne suée des deux côtés. Forts de cette expérience tout à fait désagréable, Kennedy et Khrouchtchev décident d’installer une ligne directe entre leurs cabinets pour éviter de perdre un temps précieux lorsqu’ils seront, à l’avenir, à deux doigts de la destruction mutuelle. Une ligne téléphonique est donc installée entre les deux puissances dominantes du moment, incarnée par le téléphone rouge qui devait révolutionner la communication diplomatique, finalement pas tout à fait, mais un effort qui inaugure une période de détente dans les tensions internationales après une frayeur historique

Les coups de fil diplomatiques se sont multipliés, pour accélérer le dialogue si nécessaire et le coup de fil diplomatique s’est ritualisé dans un élan d’humanisation des relations entre chefs d’Etat : féliciter un nouvel élu, premier pas dans l’espoir d’une relation cordiale avec un nouveau dignitaire, en le joignant par téléphone est devenu une tradition largement médiatisée pour montrer à quel point les dirigeants du monde étaient devenus sages et vraiment diplomates, même s’ils refusaient de faire tomber le rideau de fer qui coupait le monde en deux au sens propre comme au sens figuré.

Comment incarner sa puissance dans une communication à longue distance ? Rémi Dewière, chercheur à l’université de Warwick, s'est livré à un exercice de reconstitution matérielle de la communication diplomatique au XVe siècle dans le dernier numéro de la revue Terrain. L'objet dont il est question ici : une lettre du sultan mamelouk d’Egypte au souverain du Takrur dans le Sahel qui demandait protection lors de son voyage vers La Mecque en juillet 1440. En reproduisant la lettre, c’est une histoire des émotions qui surgit. Un texte qui tiendrait sur deux pages se transforme en un rouleau de trois mètres et demi de long paré d’une signature monumentale. Ouvrir cette missive impose le spectaculaire, étonnant peut-être, forcément intimidant, c’est une rencontre diplomatique en soi où le pouvoir reste magistral malgré l’absence de celui qui l’exerce. De fait, cette lettre est conçue comme l’extension du corps de celui qui manifeste son gouvernement à travers cet objet. 
Il nous reste à réinventer la cérémonie diplomatique virtuelle, quand la wifi de Xi Jinping le lâche, malgré la 5G, ou quand l’écran d’Emmanuel Macron se fige alors qu’il avait la bouche ouverte.

Lien:

Homo Diplomaticus, Revue Terrain, Avril 2020. 

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