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 Photo de propagande nazie montrant des femmes au travail dans une usine en août 1944

Le marketing contre l’histoire

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Aujourd’hui dans le Journal de l’Histoire, un livre qui fait couler encre et tweets... Il s’agit de l’ouvrage de Johann Chapoutot, "Libres d’obéir. Le management, du nazisme à aujourd'hui".

 Photo de propagande nazie montrant des femmes au travail dans une usine en août 1944
Photo de propagande nazie montrant des femmes au travail dans une usine en août 1944 Crédits : Photo by Berliner Verlag/Archiv/picture alliance - Getty

Dans Libres d’obéir. Le management, du nazisme à aujourd'hui, Johann Chapoutot explore les atomes crochus des théories du management, en cours d’élaboration dans l’entre-deux-guerres, avec celles du nazisme qu’il explorait déjà en profondeur dans son ouvrage précédent La loi du sang. Sa démonstration s’appuie sur le parcours de Reinhard Höhn, éminent juriste nazi, employé après-guerre à la formation de près de 500 000 cadres en Allemagne de l’ouest entre les années 50 et 70. Y apparaissent l’émulation par la promotion d’un idéal de dépassement de soi-même, la mise en concurrence des acteurs de la force publique pour atteindre ici l’objectif criminel, tout un vocabulaire réemployé par les administrations nazies pour diriger leurs agents. Un darwinisme social qui ne laisse aucune place à ceux qui échouent dans leur mission.

Un accueil critique divisé

Accueilli avec enthousiasme par les médias, l’ouvrage et son auteur font aussi l’objet de critiques acerbes : Florent Georgesco, dans les pages du Monde, ou Guillaume Erner sur le site de France Culture, reprochent à Johann Chapoutot de reléguer le génocide des Juifs d’Europe au second plan pour se consacrer à sa démonstration, et un rapprochement abusif des inspirations nazies et managériales. Dans L’Obs, Eric Aeschimann salue au contraire un travail de généalogie intellectuelle et historique stimulante, tout en soulignant une même gêne face à une affirmation qui est peut-être au cœur de ce débat, et de la réception de ce livre : l’histoire du nazisme ne se limite pas à la Shoah, pourtant irréductible.

L’ouvrage de Laurent Olivier, Nos ancêtres les Germains, en 2015, s’attelait lui aussi à montrer que les constructions intellectuelles nazies dans le champ de l’archéologie n’avaient pas cessé de circuler avec la découverte des camps de la mort. La réception de cet ouvrage, lui aussi consacré aux traces du nazisme dans notre époque contemporaine, avait reçu un accueil sceptique, voire hostile, parmi ses collègues. 

Du risque de résumer en une formule une pensée nuancée

Dans le cas de ces deux ouvrages, la réception contrastée mêle tour à tour enthousiasme et indignation. Pourtant n’est-ce pas le rôle de l’historienne ou de l’historien de regarder son objet sous différents registres d’analyse ? Si le sous-titre du livre de Johann Chapoutot pêche par un rapprochement brutal entre ses deux termes, Le management, du nazisme à nos jours, l’auteur n’attribue en aucun cas les origines du management au nazisme, et rappelle ses développements contemporains aux Etats-Unis. Cette contraction d’une pensée nuancée en une formule contractée a mis en effervescence les réseaux sociaux, réagissant au seul titre de l'ouvrage pour spéculer sur son contenu, sans s‘occuper de l’explorer plus avant. L’histoire de l’extermination des Juifs d’Europe n’est en aucun cas relégable et mérite, comme le font Johann Chapoutot ou Laurent Olivier, que l’on analyse l’organisation et les constructions intellectuelles du régime nazi qui l’a rendu possible. 

par Anaïs Kien 

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