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Bruno Lüdke (1908 - 1944). Photo prise en 1943 lors d'une reconstitution sur une scène de crime. (Photo : Ullstein bild Dtl.)

Le serial killer n’en était pas un

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Il a avoué 84 meurtres et pourtant, il est innocent. Allemagne 1943, Bruno Lüdke, devient la cible idéal d'un régime qui compte bien se débarrasser des handicapés.

Bruno Lüdke (1908 - 1944). Photo prise en 1943 lors d'une reconstitution sur une scène de crime. (Photo : Ullstein bild Dtl.)
Bruno Lüdke (1908 - 1944). Photo prise en 1943 lors d'une reconstitution sur une scène de crime. (Photo : Ullstein bild Dtl.) Crédits : Getty

Le plus grand tueur en série de l’histoire allemande était innocent. Le documentaire de Dominik Wessely et Jens Becker nous raconte sur Arte cette supercherie forgée sous le Troisième Reich avec un détour surprenant : cette affaire des années 1940, est adaptée au cinéma en 1957 par Robert Siodmak et ce sont les remords de Mario Adorf l’interprète de ce parfait psychopathe, Bruno Lüdke, qui constitue le fil rouge de cette enquête.
Bruno Lüdke est né à Berlin au début du XXe siècle où il vit de petits travaux à la fin des années 1930. Cocher et manœuvre occasionnel, il entre dans les archives de la police pour de petits larcins. L’administration note alors surtout son handicap mental, mais les précédents mêmes minuscules sont là et le classent parmi les délinquants de la rue berlinoise. De minuscules précédents montés en épingle lorsqu’une femme est retrouvée violée et assassinée dans le quartier, Bruno Lüdke est alors projeté dans une spirale infernale qui le conduira à la mort.

La construction d'un monstre

Coupable idéal, Bruno Lüdke sert surtout le projet de société nazie : expurger de toutes impuretés la race aryenne. On ordonne sa stérilisation forcée après sa première arrestation. L’histoire de Bruno Lüdke est celle d’une agonie et d’un jeu de dupes. Un luxe démesuré de moyens est consacré à prouver sa culpabilité en 1943 alors que la guerre fait rage. Interrogé chaque jour pendant plusieurs mois, il avoue 84 meurtres, qu’on lui suggère en jouant de son inconscience en lui promettant un retour à sa routine habituelle s’il se plie aux attentes de la justice. Les photos anthropométriques et celles des scènes de reconstitution sur les lieux des crimes font même l’objet d’albums luxueux sortis des dossiers judiciaires ordinaires. Le monstre est construit pour emporter l’adhésion d’une opinion publique terrassée par l’effroi, immanquable à la lecture de ses crimes imaginaires. L’affaire est extraordinaire et largement médiatisée.

Une mort de "rat de laboratoire"

Pourtant Lüdke ne comparaîtra jamais devant la justice. Malgré tous leurs efforts, les enquêteurs ne parviennent pas à dissimuler que leur dossier démontre surtout la manipulation d’un homme démuni face au système. Le faux coupable est envoyé à Vienne où il devient le cobaye des théories biologiques nazies jusqu’à son exécution en laboratoire. Le calvaire de Bruno Lüdke aurait pu s’arrêter là, avec l’effondrement du Troisième Reich, mais cette bonne histoire continue à faire vendre dans les années 1950. Le Spiegel y consacre une série d’articles à sensation avant que Robert Siodmak ne s’en empare en 1957 pour en tirer le scénario du film noir Les SS frappent la nuit dont le rôle-titre, celui de Lüdke est interprété par Mario Adorf. Un acteur et ses remords confrontés à la machination qu’il a servie sans le savoir en interprétant le faux tueur en série. Il découvre sa propre complicité dans l’enquête d’Axel Dossmann et Susanne Regener, Fabrikation eines Verbrechers, publiée en 2018. Bruno Lüdke est enfin innocenté 80 ans après avoir fait l’objet d’une escroquerie légale imaginée par l’administration allemande au service du nazisme. C’est d’ailleurs là la clé de la postérité si longue de sa culpabilité dans les années d’après-guerre : limiter dans la mise en œuvre du programme de l’État nazi la responsabilité des fonctionnaires dont l’Allemagne a besoin pour se reconstruire.
Une concession à l’histoire devenue impossible aujourd’hui.  

Lien :

Un coupable parfait - L’affaire Bruno Lüdke réalisé par Dominik Wessely et Jens Becker, 2020. 

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