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Montagnes russes

L’histoire de nos émotions

5 min
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Est-il possible de faire une histoire de nos émotions ? Certains historiens relèvent le défis et se saisissent de cet objet d'étude fugace et impalpable, collectif et individuel qui, en racontant notre rapport à l'évènement, raconte notre rapport au temps.

Montagnes russes
Montagnes russes Crédits : Zia Soleil - Getty

Indignation, résignation ou dépression, face à l’établissement du couvre-feu, effroi, colère, terreur, dégoût, encore de l’indignation, face à la décapitation d’un enseignant, soulagement au moment du déconfinement et culpabilité lorsqu’on nous a reproché de nous être laissés aller au cours de l‘été. Les émotions fusent dans toutes leurs nuances face à une actualité à laquelle la créativité ne semble jamais faire défaut. Avec ces montagnes russes émotionnelles vient l’impression d’un alignement de moments historiques franchis les uns après les autres et une confusion face à un bousculement sans fin qui les rend même parfois difficile à identifier tant elles s’entremêlent. Lorsqu’on fera l’histoire de cette année 2020 qu’elle est la couleur émotive qui dominera ? Finalement peu importe parce que le plus grand obstacle à l’histoire des émotions, c’est bien le temps qui passe. Si les émotions sont fugaces, le sens qu’elles prennent l’est tout autant.    

Bailler à bouche grande ouverte était le signe d’un amour intense au XIIe siècle

Tous les historiens et les historiennes qui s’y intéressent sérieusement s’accordent sur le caractère historique des émotions. Les grands changements historiques influencent nos émotions parce qu’elles affectent notre manière de les ressentir, elles en modifient notre interprétation. Tiffany Watt Smith qui traque dans la littérature les indices du ressenti, de ses manifestations et des manières de les dire, nous donne quelques exemples dans sa conférence TED : bailler à bouche grande ouverte était le signe d’un amour intense au XIIe siècle, la nostalgie n’est plus une maladie aujourd’hui, alors qu’elle l’était au XVIIe siècle. Comme cet étudiant de Basle que l’on a raccompagné chez lui en multipliant les prières et les preuves d’affliction devant son état de santé qui faisait craindre le pire avant que ses camarades ne se rendent compte qu’une fois parmi ses proches, une centaine de kilomètres plus loin, tous ces symptômes de morbidité avaient disparu. L’arrachement à son environnement affectif le tuait, l’y ramené l’avait sauvé. Aujourd’hui ce ne sont pas seulement les technologies de communication et de transport qui nous évite ce mal de nostalgie, la modernité fait passer le regret de son cercle familial pour un manque d’ambition. Un autre exemple : la célébration du bonheur partout, au travail, à la maison, paré de toutes les vertus parce qu’il permettrait de prolonger la vie mais surtout d’être éventuellement agréable aux autres.  
Au XVIe siècle c’est pourtant la tristesse qui bénéficiait de tous ces attributs. Des livres de développement personnel encourageaient même à la cultiver en publiant des listes de sujets pour nourrir sa déception. Plus facile de surmonter l’insurmontable quand on maîtrise sa tristesse et qu’on la pratique avec talent. 

La part sociale de l'émotion

Dans l’histoire collective des émotions dirigée par George Vigarello et Alain Corbin, les émotions ne sont pas envisagées comme de simples réflexes. Leur expression parfois spontanée est aussi exigée par le collectif, en fonction des attentes culturelles que l’on trouve en face de soi. Au XIXe siècle, la sensibilité devient un outil de partage des idées. Cette tension entre la raison et la sensibilité change avec l’histoire : on en discerne les nuances, les objets, les opportunités. L’univers émotif se fait de plus en plus intime et son impact sur la compréhension de l’itinéraire humain gagne du terrain. Ce monde intérieur se diversifie et écrit aussi l’histoire de notre psyché, de notre conscience du monde, dans laquelle l’affect est partie prenante.  

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Rediffusion de la chronique du 23/10/2020

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