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Atelier de fabrication des gants Norval à Millau, dans l'Aveyron, France.

Une histoire de télétravail : à la recherche des gantières disparues du Larzac

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Le travail à domicile, c'était le quotidien des gantières du Larzac. Précaires et aléatoires, ces emplois ont disparu dans les années 30.

Atelier de fabrication des gants Norval à Millau, dans l'Aveyron, France.
Atelier de fabrication des gants Norval à Millau, dans l'Aveyron, France. Crédits : AFP

Comme nous l’explique Philippe Artières dans son ouvrage Le peuple du Larzac, le Roquefort n’est pas l’unique produit à avoir placé cette région sur la carte du monde. Nous sommes dans les années 1930 et à cette époque le gant Made in Larzac s’arrache aux quatre coins du monde.  

A Tokyo, à New York, ou encore à Londres, le gant du Larzac fait partie du vestiaire des élégants et des élégantes, le gant est à la mode et cette industrie locale emploie des milliers d’ouvriers et d’ouvrières, ce qui lui vaut d’occuper la deuxième place du classement national en nombre d’employés dans ses 65 usines de gants. Les hommes coupent les peaux d’agneaux, de cerf du Brésil ou de Pécari, et les femmes les cousent, les agrémentent, les brodent, les embellissent, en font des objets de luxe raffinés et très prisés. En tout cas jusqu’en 1932, le gant français entre alors en crise et avec lui celui de Millau, la capitale économique du Larzac. L’augmentation des taxes douanières s’ajoute à la concurrence féroce de l’Allemagne, de la Belgique, de la Tchécoslovaquie et, bien sûr, de l’Italie. Au fil du temps, on produit moins de gants et une grève éclate bientôt, en 1935, une grève des ouvrières du gant mémorable qui dure cinq mois, à la fin desquels elles seront licenciées sans parvenir à empêcher le déclin d’une industrie qui avait pourtant enrichit ses entrepreneurs. Ces ouvrières licenciées sont celles qui travaillaient à l’usine, qui vérifiaient la perfection du produit fini, qui ourlaient et qui emballaient les gants avant qu’ils soient envoyés dans les commerces pour y être vendus. Mais la majeure partie des femmes qui travaillaient pour l’industrie du gant millavois ne participent pas à ce combat pour la défense de leur emploi : 75% d’entre elles travaillaient à domicile dans leur maison familiale ou dans les fermes du Larzac. Déjà à l’époque on souligne les vertus du travail à domicile pour celles et ceux qui le pratiquent, il permettrait de se protéger plus efficacement contre le chômage en travaillant pour différents patrons et d’avoir davantage de commandes. Parce que les gantières à domicile du Larzac sont payées à la pièce. En 1935, ces femmes-là disparaissent. A priori elles ne se battent pas de manière organisée pour défendre leur travail, elles deviennent invisibles et muettes, pourtant dépourvues de leur emploi rémunéré en dehors des tâches domestiques et de la ferme qui constituent déjà un plein temps en soi mais sans salaire.  

Alors que le télétravail est considéré avec circonspection quand d’un côté on salue une certaine liberté retrouvée, une souplesse appréciable, de l’autre on doute que ces avantages se vérifient pour tout le monde. Le travail à distance érigé en idéal de mode de vie pour certains, s’avère un enfer pour d’autres avec le rapprochement de ses deux termes : souplesse et précarité, ou la souplesse de la précarité, c’est-à-dire pour aller vraiment très vite, le retour à l’état de chasseurs-cueilleurs tenu chaque jour par la nécessité de trouver les moyens de sa survie quand les factures, elles tombent avec une régularité mécanique, c’est moins séduisant. Pour les gantières du Larzac, leur disparition nous laisse sans information sur ce qu’elles sont devenues, l’histoire nous indique seulement les liens pauvres avec leurs consœurs des usines et leur absence dans la défense de leur emploi, une résignation induite par l’isolement du travail à domicile, sans l’émulation collective et l’éventuelle solidarité de groupe si difficile à entretenir à distance. Les gantières à domicile disparaissent des archives et de l’histoire que l’on pourrait connaître du plateau du Larzac, ce grand désert pourtant très peuplé et plein d’histoires. 

Liens : 

Philippe Artière, Le peuple du Larzac. Une histoire de crânes, sorcières, croisés, paysans, prisonniers, soldats, ouvrières, militants, touristes et brebis, La Découverte, 2021. 

Myriam Tsikounas, Le travail à domicile,Histoire par l'image [en ligne]

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