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Brussels Stockel metro station mural designed by Hergé

9e art

5 min
À retrouver dans l'émission

C’est une consécration ! La revue Le débat a intégralement voué sa dernière livraison à la bande dessinée

Brussels Stockel metro station mural designed by Hergé
Brussels Stockel metro station mural designed by Hergé Crédits : William Murphy

C’est en effet ce qu’affiche le titre : Le sacre de la bande dessinée. En ouverture Nathalie Heinich évoque le phénomène comme un cas d’école de ce qu’elle a appelé, avec Roberta Shapiro, l’artification. Soit un ensemble d’opérations qui concourent à requalifier une activité en production artistique, tout comme le tag est devenu une forme de « street art ». Expositions, festivals, ventes aux enchères, discours savants : ce numéro spécial du Débat explore les différents aspects du processus, tout en constituant lui-même un élément fort du dispositif. Benoît Peeters, qui avait jadis consacré une belle analyse sémiotique aux Bijoux de la Castafiore, revient sur les textes du précurseur que fut Rodolphe Töpffer pour identifier l’origine et la formation d’une « écriture spécifique ». Le scénariste de Schuiten la définit comme « iconique », car « le récit naît directement de l’enchaînement dynamique des images ». C’est, comme disait Töpffer, « le trait graphique » qui contient en puissance l’invention narrative : Monsieur Crépin, on devine à son allure qu’il est « d’une intelligence plus droite qu’ouverte », « pas fait non plus pour réussir rien qu’en se montrant » et que « sa femme le contrarie ». Ne reste qu’à le laisser évoluer de case en case… « J’écris mes dessins et je dessine mon écriture », dira plus tard Hugo Pratt. Et Hergé affirmait que « Les gags naissent des accidents du crayon ». Benoît Peeters a étudié les carnets où l’auteur de Tintin notait ses idées de scénario. « On le voir glisser sans cesse de l’écriture au dessin ». Dès qu’un scénario est trop contraignant, il le ressent comme un carcan : « J’ai besoin d’être surpris par mes propres inventions », dira-t-il. Et lorsqu’il se sent « coincé », alors il fait « un petit crochet vers la gauche ou vers la droite, et petit à petit tout le scénario se disloque : il se défait comme un pull-over dont on aurait tiré un fil ».

C’est cette écriture indissociablement narrative et visuelle qui semble fasciner Rémi Brague

Au point de pousser la « tintinomanie » jusqu’à « considérer que ce que nous appelons le monde réel n’est guère plus qu’un album de Tintin, d’ailleurs pas très réussi ». Le philosophe engage l’analyse visuelle et sémantique dans le détail : l’œil du perroquet dans Les bijoux de la Castafiore n’a jamais la même expression, et toujours celle qui convient à la situation, affectueux, moqueur ou furieux… C’est ce qu’il appelle « un art de l’intrigue parallèle », et il en donne plusieurs exemples : le regard de celui à qui on donnerait le bon dieu sans confession lancé à Tintin par le capitaine Haddock, alors que sur la table un verre de scotch à moitié vide voisine celui plein à ras bord d’eau minérale que Tintin a commandé pour le tout récent président de la Ligue des marins antialcooliques (Coke en stock). S’il est vrai qu’au départ Hergé ne sait pas où il va, ignorant à chaque livraison du Petit Vingtième ce qu’il racontera la semaine d’après, les grands récits linéaires qu’il conçoit dans la pleine maîtrise de son art restent marqués par cette prégnance de l’image dans la narration.

« Je commence mon histoire et je la laisse aller. Elle se développe comme du lierre » disait-il

C’est en guise d’hommage que Michel Serres cite ces propos d’Hergé alors qu’il lui décerne le titre de « Jules Verne des sciences humaines ». Le philosophe réédite l’ouvrage où il avait rassemblé études et portraits, notamment sa fameuse analyse des Bijoux de la Castafiore dans Hermès II, L’interférence, avec quelques inédits, l’un sur L’Oreille cassée, un autre sur Hergé ethnologue. « On a souvent reproché, on reproche encore à Hergé son album Tintin au Congo et ses relents de colonialisme ». Mais la plupart des ethnologues des débuts se sont informés à la source de récits des diplomates, explorateurs, missionnaires ou administrateurs coloniaux. C’est ainsi que « toute l’histoire de l’ethnologie ou de l’anthropologie suit ce même chemin, des colonies à l’antiracisme, de Tintin au Congo à l’amitié du héros avec Tchang et Zorrino ». Michel Serres qui affirme qu’il en a plus appris sur le fétichisme dans L’Oreille cassée que chez Freud, Marx ou Auguste Comte.

La bande dessinée et la caricature ont un lien fort et un ancêtre commun

C’est encore Töpffer, comme le rappelle la revue Dada, consacrée ce mois-ci à l’art de la caricature, « fait de procédés graphiques ingénieux, de trouvailles dessinées pour contourner la censure ou frapper juste ». Le rire est une arme désarmante, la première revue d’art retrace l’histoire ancienne de cette forme souriante ou grinçante de résistance au pouvoir. Dans la rubrique pratique, elle en suggère les ficelles : exercer son sens de l’observation, créer une disproportion entre le corps et la tête, amplifier les éléments caractéristiques : lèvres, nez, menton ou front, de manière à être plus ressemblant, plus familier encore que le modèle lui-même. Trait pour trait

Par Jacques Munier

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