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"Un style incisif, direct, rugueux, brutal parfois..."

Actualité de George Orwell

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George Orwell est toujours d’actualité, parce que le totalitarisme qu’il a décrit est partout présent, que ses concepts - comme la novlangue ou la double-pensée - sont passés dans le langage courant, et que 1984 et La ferme des animaux, viennent de paraître dans de nouvelles traductions.

"Un style incisif, direct, rugueux, brutal parfois..."
"Un style incisif, direct, rugueux, brutal parfois..." Crédits : ullstein bild - Getty

Et chacun de ces ouvrages dans deux traductions différentes, 1984 par Célia Izoard chez Agone et par Philippe Jaworski chez Gallimard en Folio, La ferme des animaux, par le même chez le même éditeur, ainsi que par Philippe Mortimer chez Libertalia. On pourrait ajouter à l’actualité de George Orwell que de nombreux intellectuels se réclament aujourd’hui encore de sa pensée et de ses analyses politiques, comme en témoigne le Hors-série de Philosophie magazine qui vient de paraître. Spécialiste d’Orwell - auquel il a consacré plusieurs ouvrages - Jean-Jacques Rosat explique que c’est une phrase attribuée au philosophe Alain qui l’a amené à 1984 : « Il n’y a pas de tyran qui aime la vérité ; la vérité n’obéit pas ». Il rappelle qu’à l’époque où il écrit son livre paru en 1949, Orwell « publie ses essais majeurs dans une revue rationaliste, Polemic, dont Bertrand Russell était la figure de proue », et que pour l’un comme pour l’autre, la recherche de la vérité « est un acte de volonté éminemment politique ». Observateur des régimes totalitaires de l’entre-deux-guerres, Orwell en perçoit « la radicale nouveauté : les fascismes et le nazisme ne sont pas des variantes extrêmes de sociétés capitalistes ; le stalinisme n’est pas simplement un socialisme dévoyé par la bureaucratie », mais tous sont « les premiers représentants d’une forme inédite de domination politique appropriée au monde contemporain ».

On n’installe pas une dictature pour sauver une révolution, on fait la révolution pour installer la dictature. (1984)

Ce « moraliste » des temps modernes - « au sens où l’ont été Montaigne ou La Rochefoucauld » à leur époque - insiste sur le rapport à la vérité. Le slogan de 1984« L’ignorance, c’est la force » est resté d’une grande actualité... De l’ignorance fomentée par l’industrie du tabac, de l’amiante ou des insecticides à la directive secrète signée par Xi Jinping listant les « sept sujets dont on ne discute pas » (valeurs universelles ou liberté d’expression entre autres) en passant par les fake news de Donald Trump, le pouvoir sur les esprits est devenu une technique bien rôdée de domination. Elle passe notamment par la langue. Octave Larmagnac-Matheron compare à cet égard George Orwell et Victor Klemperer, qui a traqué sans relâche la langue du IIIe Reich, où l’extermination des Juifs est traduite en « Solution finale ». La technique employée, avec « la réduction drastique du vocabulaire », est celle de la répétition. 

Si quelqu’un, au lieu d’héroïque et vertueux, dit pendant assez longtemps fanatique, il finira par croire vraiment qu’un fanatique est un héros vertueux. (V. Klemperer)

La vérité en histoire est soumise au même traitement : « Qui contrôle le passé contrôle le futur ; qui contrôle le présent contrôle le passé ». Pour les dirigeants chinois, les massacres de Tian an men n’ont tout simplement jamais eu lieu. 

“Big Brother is watching you”

Agnès Vandevelde-Rougale évoque la novlangue managériale qui, au-delà des entreprises contamine le discours politique et médiatique en formatant la pensée. Le « prêt-à-parler » des « éléments de langage » véhiculant une idéologie gestionnaire et néolibérale est destiné à forcer le consentement : par exemple « initier une pédagogie de la gouvernance » pour éviter d’enregistrer « une croissance négative ». Face à ces manipulations, la sociologue souligne les ressources du registre juridique pour faire entendre, notamment, le mal-être au travail. Sur le site En attendant Nadeau, Jean-Jacques Rosat rappelle que c’est la première traductrice de 1984, Amélie Audiberti, qui a créé les substantifs novlangue et double-pensée, pour newspeak et Doublethink. Son article est une éclairante comparaison des différentes traductions, l’occasion aussi de célébrer le « plain style » d’Orwell « ce style simple et familier qui est sa marque de fabrique n’est pourtant pas un style plat : il est incisif, direct, rugueux, brutal parfois ; les images sont concrètes ; les phrases, denses. En créer un équivalent français est beaucoup plus difficile qu’il n’y paraît. » C’est d’autant plus vrai quand on a en tête la maxime de l’auteur, exprimée dans son texte sur La politique et la langue anglaise *.

Ce qui importe avant tout, c’est que le sens gouverne le choix des mots, et non l’inverse. En matière de prose, la pire des choses que l’on puisse faire avec les mots est de s’abandonner à eux.

Par Jacques Munier

* repris dans Tels, tels étaient nos plaisirs et autres essais, Ivréa & l’Encyclopédie des Nuisances

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