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Actualité de l'histoire

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Toute histoire est contemporaine, disait Benedetto Croce et Hegel rappelait que nous voyons l’histoire avec les yeux qu’elle nous a donnés.

C’est dire si elle peut se convertir en enjeu politique, pour le meilleur et aussi pour le pire, comme on l’a vu dernièrement à propos de l’identité et du récit national. Pourtant, un autre usage de l’histoire est possible, pour éclairer l’avenir, et non pas rabattre nos obsessions actuelles sur un passé largement fantasmé. « Seul le présent est le temps du politique – écrivait Walter Benjamin – et tout événement du passé peut y acquérir ou y retrouver un plus haut degré d’actualité que celui qu’il avait au moment où il a eu lieu. » Dans sa tribune des pages idées de Libération Sophie Wahnich cite le suicidé de Portbou, empêché de fuir l’avancée des troupes allemandes par un décret du gouvernement franquiste. Elle met ses propos en résonnance avec la conception nietzschéenne de l’inactuel dans l’histoire : « une pratique éthique qui se démultiplie selon trois modes d’être : souffrir et se délivrer, être actif et aspirer, conserver et vénérer. Aujourd’hui, dans la vallée de la Roya, enclave montagneuse à la frontière de l’Italie et de la France que les migrants tentent de franchir, l’inactuel rôde selon ces trois modes. » Et le préfet des Alpes-Maritimes peut bien incriminer des « comparaisons absurdes entre des périodes de l’histoire » lorsqu’un historien rappelle les traditions qui ont fait de la vallée un lieu de passage et de délivrance où des individus « aident les réfugiés à trouver une halte, le chemin, le défilé de la vie malgré tout », il ne peut effacer « les fantômes d’une mémoire vive : travailleurs clandestins, puis réfugiés politiques du fascisme, et dans l’autre sens, les Juifs qui fuyaient le régime de Vichy et le nazisme ». Alors, demande l’historienne, « incriminer des personnes qui aident aujourd’hui des réfugiés, n’est-ce pas récuser l’idée même qu’il était juste de le faire à d’autres périodes de l’histoire ? »

Remettre en contexte le récit national, c’est le sens de l’entreprise menée par Patrick Boucheron d’une Histoire mondiale de la France qui paraît aujourd’hui au Seuil

Réfuter en 146 dates l’histoire figée et téléologique qui conduit tout droit au nationalisme est en effet l’ambition à la fois ludique et insolente de cet ouvrage collectif, qui rassemble les contributions de 122 historiens. D’Homo sapiens et ses somptueuses peintures témoins de rituels animaliers il y a 40 000 ans dans la grotte Chauvet au retour du drapeau dans les rues et aux fenêtres après les attentats de Paris en 2015, l’ambition affichée est en effet de « mobiliser une conception pluraliste de l’histoire contre l’étrécissement identitaire qui domine aujourd’hui le débat public ». Dans les pages débats de L’Obs, Éric Aeschimann souligne le propos : « il n’y a pas d’histoire de France qui vaille si on oublie tout ce qui lui est venu de l’extérieur ». Même aux périodes de plus grand rayonnement, celui du Roi-Soleil, le faste de Versailles n’avait pas seulement pour but de subjuguer la noblesse pour asseoir le pouvoir absolu, mais il était aussi destiné à épater les cours européennes, comme en témoigne l’accueil réservé aux princes étrangers, et les premiers guides publiés à leur intention, dont ceux écrits par Louis XIV lui-même. Les entrées par date autorisant la lecture « à sauts et gambades » on passe de Versailles à Pamiers, « bourgade de l’Ariège, où Antoine Simon, esclave noir de Barcelone, a trouvé refuge » en 1446. Lorsque son propriétaire veut le récupérer, les habitants prennent sa défense en opposant à son maître une coutume locale selon laquelle tout homme qui a mis les pieds sur le territoire de la ville est réputé libre. L’occasion de découvrir au passage que l’esclavage était répandu autour de la Méditerranée, jusqu’à Montpellier, Marseille ou Avignon. Et d’illustrer que l’hospitalité peut s’apparenter à une forme de résistance à l’ordre établi, tout comme aujourd’hui dans la vallée de la Roya… Aux adeptes du récit national on peut conseiller la lecture du chapitre sur la « défaite glorieuse » d’Alésia, une invention du XIXeme siècle, qui inaugure la « curieuse fascination » française pour les batailles perdues, de Sedan à Diên Biên Phu, du moment qu’elles vont dans le sens de l’Histoire. « Il n’y aurait pas eu d’Alésia s’il n’y avait pas eu Waterloo » affirme Yann Potin, qui rappelle qu’il y a bien eu un affrontement dans ce coin de Bourgogne, sans qu’on sache ni quand, ni où exactement, César ne lui consacrant qu’une petite page dans sa Guerre des Gaules. Et même l’identité de Vercingétorix est sujette à caution : on ne sait pas au juste s’il s’agit d’un patronyme ou d’un titre de chef. La dernière livraison de la revue Esprit est consacrée aux prophètes de tout acabit, au seuil de l’année, car ils ouvrent le temps et annoncent le futur. François Hartog y revient sur la tâche que Foucault assignait à la philosophie : « diagnostiquer le présent ». Comme on voit, l’histoire peut aussi s’y employer.

Par Jacques Munier

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