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L'écrivain Russell Banks

"Affliction"

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Dans les pages débats de L’Obs, l’écrivain américain Russell Banks revient sur l’élection de Donald Trump, à quinze jours de sa prise de fonctions

L'écrivain Russell Banks
L'écrivain Russell Banks Crédits : ULF ANDERSEN / AURIMAGES - AFP

Parti faire de l’escalade dans les Andes pour se mettre un temps à l’abri du tapage médiatique, il s’est résolu dès son retour à lire et écouter sans conviction les analyses de tous bords qui « essayaient d’expliquer comment cet ignare déséquilibré est devenu l’être humain le plus puissant de l’univers connu ». Mais ce besoin d’explication lui est apparu comme « une concession inutile faite à la raison, comme si Trump avait remporté l’élection parce qu’il avait la meilleure stratégie ». En se situant dans le temps long des élections présidentielles dans son pays, l’écrivain observe qu’elles se sont progressivement converties en avant-scène de la société du spectacle, avec dès le premier débat Nixon-Kennedy en 1960, un homme politique qui « s’est transformé en acteur et a utilisé le physique et les talents d’un acteur pour se faire élire ». Puis, « avec Reagan, c’est un acteur qui s’est transformé en homme politique » et c’est un autre acteur qui est devenu le gouverneur de l’état le plus puissant des États Unis, Schwarzenegger, dont on apprend qu’il va remplacer Trump dans son émission de télé-réalité… Russell Banks relève d’ailleurs un trait paradoxal et révélateur du futur président : il ne rit jamais. « Ricaner, oui, et il lui arrive de décocher un rictus menaçant. Je l’ai vu esquisser un sourire condescendant, ou bien un sourire de circonstance qui ne laisse jamais voir ses dents quand il est face à une caméra, Mais rire jamais. » Autre indice d’une personnalité egocentrique et susceptible : « ses tweets matinaux quotidiens et revanchards, dans lesquels il s’en prend à quiconque a osé le critiquer la veille ». Car « il se vexe et s’énerve facilement » celui qui ne boit jamais d’alcool et dont le plat favori est le hamburger frites, et qui préfère s’informer de l’état du monde par la télé que par les services de renseignement. Russell Banks soupçonne le Parti républicain de laisser faire « dans l’espoir que Trump s’amuse trop à la Maison-Blanche pour jouer son rôle de président. Tant qu’il sera occupé à recevoir des oligarques russes, des top-models et des vedettes hollywoodiennes de second plan comme Sylvester Stallone, ou bien à tweeter toute la nuit, il laissera le sale boulot de démanteler le New Deal et l’Obamacare aux adultes. »

L’un de ses arguments de campagne, la relocalisation des emplois industriels, semble bien relever de la démagogie

Même s’il est parvenu à faire annuler par Ford l’implantation d’une nouvelle usine au Mexique, François Bourguignon estime dans Les Echos que « le protectionnisme américain ne sauvera pas l’emploi industriel ». Des études récentes ont montré que si l’exposition aux importations chinoises avait pu détruire 2 millions d’emplois aux États Unis, « l’essentiel du recul de l’emploi industriel provient d’autres facteurs comme l’automatisation, mais aussi une balance commerciale chroniquement déficitaire ou l’évolution des structures de consommation ». Conclusion de l’économiste : s’il est vrai que « la mondialisation a eu un impact négatif sur l’emploi industriel et les salaires aux Etats-Unis, le protectionnisme seul ne suffira pas à inverser le repli de l’emploi industriel, d’autant moins que des risques de rétorsion de la part des partenaires commerciaux des Etats-Unis ne sont pas à écarter ».

Mais le futur président ne semble pas s’embarrasser des résultats d’études objectives

Qui peineraient d’ailleurs à tenir dans les 140 signes de ses messages tweetés. Adepte des phrases courtes, au vocabulaire raréfié et émotionnellement polarisé, Donald Trump semble préfigurer le nouvel âge de la communication politique que dénonce Robert Redeker dans les pages Champs libres du Figaro. Là, ce sont les tweets de François Hollande qui sont visés, avec ses nombreuses négligences orthographiques, mais au-delà, les « innombrables petits attentats contre la langue française » dont il s’est rendu coupable, « à la suite de son prédécesseur à l’Elysée, et à l’image d’une foule de politiciens et de journalistes ». Lesquels « ne parlent plus français. Ils parlent un ersatz de français, misérable en vocabulaire et rachitique en syntaxe. Aucune idée ni pensée de peut naître en pareil désert » estime l’agrégé de philo, qui considère que la langue n’est pas qu’un outil de com, mais « la chair de la nation. Maltraiter la langue est blesser cette chair ». Car « la France n’est pas une nation ethnique, ce n’est pas la naissance qui fait l’unité, mais l’histoire et la langue ». Aujourd’hui, dans les cours de récré, le petit Redeker serait traité d’intello plutôt que de « fayot ». Dans leur savoureuse chronique de L’Humanité, Francis Combes et Patricia Latour analysent cette mutation de la parlure des écoles. « Lire et étudier est à éviter si on veut être à la page ». Et même sur écran… Par contre, la faute de frappe ou d’orthographe affiche dans les messages un caractère rebelle.

Par Jacques Munier

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