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Après nous le déluge

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C’est le titre du dernier livre du philosophe allemand Peter Sloterdijk, et selon lui la formule de l’inconséquence moderne

La phrase prononcée au cours d’une fête par la marquise de Pompadour après avoir appris la nouvelle d’une défaite des troupes françaises lui apparaît en effet comme « la devise secrète des siècles à venir ». Elle s’impose comme une ritournelle « chaque fois que le réel ne ressemble pas aux scénarios de progrès que notre bonne volonté ou notre naïveté nous dicte ». Le philosophe indique, dans l’entretien accordé au Point, avoir encadré sa réflexion par une autre formule, complémentaire de la première comme les deux faces d’une même pièce de monnaie : « Pourvu que ça dure », l’incantation de la mère de Napoléon à chaque victoire de son rejeton. Aujourd’hui la durabilité est invoquée comme une formule hypnotique alors que la destruction de l’environnement s’accélère. Peter Sloterdijk y voit le symptôme schizophrénique de notre époque, marquée par « l’asymétrie entre la conscience du passé et l’attente du futur ». Le regard porté sur notre passé nous plonge dans la dimension de millions d’années, alors que vers l’avenir personne n’ose se projeter au-delà de quelques décennies. D’où selon lui une atrophie galopante de notre mémoire, une réduction au plus petit dénominateur commun des deux composantes de la durée : passé et avenir. Et, au plan sociétal et politique, l’accomplissement de la modernité par la dissolution du lien généalogique. On tue le père pour se couronner soi-même : « maintenant, c’est le descendant qui choisit son ancêtre ». Gabriel Tarde, l’auteur des Lois de l’imitation l’avait bien vu dès l’époque de Durkheim, lui qui « a été le premier sociologue à avoir reconnu dans la victoire inéluctable de la mode sur les mœurs la caractéristique la plus forte de la dynamique contemporaine de la civilisation ». Dès lors « l’imitation dominante du nouveau provoque la déchéance rapide de ce qu’on appelait l’héritage culturel – soit l’imitation garantie par la suite des générations », lequel laisse désormais place au mimétisme endogène d’une seule et même génération, une culture où les adolescents ne se reconnaissent plus que dans les modèles et les idoles de leur âge.

Pour le philosophe, ce processus est favorisé par le règne d’internet et la dévaluation de l’effort d’apprendre

« Les industries du savoir ont remplacé l’apprentissage par l’information. Or l’information – dit-il – c’est précisément le savoir qui n’entre plus dans l’économie intérieure de celui ou celle qui sait. » Le monde entier est une école et tous les hommes sont des écoliers, affirmait au XVIIème siècle le maître de tous les enseignants, Comenius. Il s’opposait en cela à Shakespeare, pour qui le monde était plutôt un théâtre, et les hommes des comédiens. Le débat rebondit aujourd’hui sous une forme qui devrait nous inquiéter : ce que Sloterdijk désigne comme « la révolte des mauvais élèves. Qu’est-ce que le populisme, sinon la volonté de brûler les bancs des écoles ? »

Sans remonter pour autant jusqu’aux Gaulois, Pascal Quignard célèbre dans son dernier livre le premier écrivain en langue française

Nithard, petit-fils de Charlemagne, donne naissance à notre langue dans le traité de paix signé entre Charles le Chauve et Louis le Germanique en l’an 842, les Serments de Strasbourg. « C’était un vendredi et Nithard écrit qu’il avait beaucoup neigé : alors on voit cette langue française, dans le froid de février, qui sort de la bouche de tous ces gens, comme une brume… » Les Larmes – c’est le titre de l’ouvrage de Quignard – « compare ces deux choses : les langues et leurs hasards, inessentiels, et ce que j’appellerais notre chant spécifique » explique l’écrivain dans l’entretien accordé à Marianne. Le titre du livre se réfère au vers de Virgile sur les Lacrimae rerum : « Les atomes qui tombent dans l’espace sont les larmes des choses ». Prendre de l’âge aiguise cette sensibilité aux choses, selon lui, et l’attention au monde : « Plus on a connu de printemps, plus on a connu de saisons, et plus tout cela devient beau. Beau à pleurer. »

Michael Edwards, notre premier académicien britannique, professeur au Collège de France et poète bilingue, propose dans son dernier livre une belle méditation sur le génie de la langue française

En renouant avec le genre du dialogue, en l’occurrence intérieur, il confronte sa conscience anglaise et sa voix française, et il éclaire l’histoire et l’avenir possible de notre langue dans le voisinage de l’anglais désormais mondialisé. Séduit « par le chant varié des voyelles et par l’effleurement des consonnes », il souligne par exemple « le pouvoir discret, presque paradoxal, du e que l’on dit muet. Invention des Français, exclusif à la langue française, il murmure doucement, tout au long des phrases, comme une mélodie souterraine. » C’est ainsi que le français coule, « quasiment sans interruption »… Alors que l’anglais « marche, ou court, ou vole sur des accents marqués avec force ». De Cambridge à Paris en flânant : les dialogues singuliers de Michael Edwards à l’ombre des langues.

Par Jacques Munier

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