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Blasphème et liberté d'expression

4 min
À retrouver dans l'émission

On peut refuser à la fois l'idée que l’islam serait incompatible avec la République et celle qu'il faudrait accepter toutes les pratiques culturelles en vertu d’une « dette postcoloniale »…

C’est ce que suggère Nicolas Truong dans les pages Débats du Monde , qui reviennent sur la polémique des néo-réacs avec Daniel Lindenberg, lequel constate à son corps défendant l’actualité persistante de son livre de 2002 sur les nouveaux réactionnaires, un qui dénonçait la débâcle d'intellectuels venus de l'extrême gauche passant – je cite « au nom de la découverte du " réel " – vieux procédé rhétorique quand on " vire sa cuti " – de la gueule de bois post-utopique à un désaveu de la société ouverte et égalitaire ». « Le mot de " République ", mais aussi ceux de " Lumières ", " nation ", de " laïcité ", voire de " féminisme " ont pu être vidés de leur sens et retournés contre d'autres citoyens par d'habiles faussaires » observe Lindenberg, tout en relevant que « le pessimisme hautain a toujours été un excellent moyen d'épater le bourgeois » et qu’il « a ses lettres de noblesse, de Baudelaire à Cioran » mais qu’il ne s'agit plus là de pose ou de dandysme. Il y a bien une obsession de la décadence chez Michel Houellebecq, Alain Finkielkraut, Eric Zemmour ou Richard Millet « mais, si on creuse un peu, au-delà de la critique antimoderne de la société ouverte, c'est la présence de barbares inassimilables au sein de la nation française qui est pour ces esprits distingués la racine du mal. Tout le reste en découle ; déclin de l'école, de la langue française, de la sacro-sainte autorité et, au bout du compte, descente aux enfers de la République et de la laïcité menacée par les menus sans porc dans les cantines scolaires ». Pour Gisèle Sapiro dans les mêmes pages du Monde « Parmi les facteurs explicatifs de cette droitisation, il y a d'abord le vieillissement social, la scène en question ne s'étant pas beaucoup renouvelée depuis son émergence à la fin des années 1970 autour des " nouveaux philosophes ". » Elle souligne le rôle des médias, « car ces non-spécialistes ont en commun une compétence qui fait défaut à la plupart des chercheurs et universitaires plus familiers de la chaire et des échanges entre pairs : ils maîtrisent fort bien les règles de ces hauts lieux de visibilité ».

Dans les pages idées de Libération le débat se poursuit avec l’interview de l’anthropologue américaine Saba Mahmoud, coauteure d’un livre sur le blasphème, l’offense et la liberté d’expression intitulé La critique est-elle laïque?

On sait que les américains sont beaucoup plus réservés que nous à l’égard des religions et de leur critique, en dépit du principe énoncé par le premier amendement de la Constitution. Saba Mahmoud revient sur l’affaire des caricatures du prophète en soulignant que le discours consistant à minimiser leur effet sur les musulmans du fait qu’ils ne seraient que des dessins représentant Mahomet et non Mahomet lui-même se heurte à ce que « les philosophes et les linguistes, comme Wittgenstein ou Austin, ont montré depuis longtemps : la fonction du langage n’est pas seulement de communiquer ou de signifier, mais que les mots, les signes, les symboles et les icônes ont aussi une fonction performative, ils agissent ». « Dans l’affaire des caricatures – poursuit-elle, la position des laïques a été de dire : «La liberté d’expression est régie par la loi. Nous avons le droit de dire ce que nous voulons.» Mais les musulmans ont aussi des lois sur les discours de haine qu’ils peuvent utiliser pour interdire ces caricatures. « Quelle que soit la décision de la justice, elle suscitera des protestations. Une société pluraliste et multiculturelle – conclut l’anthropologue - doit pouvoir ouvrir des lieux d’échange pour que les points de vue, des deux côtés, puissent être transformés. Le changement culturel ne peut pas se faire par les voies légales. »

La citation du jour, elle est dans L’Humanité

C’est Jean Rouaud, qui s’en prend dans sa chronique au consumérisme de nos sociétés, érigé en modèle universel, dont la formule magique a pu être la fameuse phrase de Lénine « le communisme, c’est les soviets plus l’électricité ». « On tourne le dos au passé, on efface brutalement les passifs hiérarchiques et religieux, on se branche sur l’Occident » Pour ceux qui partis trop tard renoncent à faire la course derrière cette chimère consumériste, « la tentation dès lors est de couper brutalement avec la faute originelle, avec l’allégeance coupable de jadis qui ne pouvait se réaliser qu’au prix du sacrifice de son propre imaginaire ». Pour l’écrivain, c’est ce qui s’exprime aussi dans les hôtels visés par les terroristes, « le crédit de cette fascination-haine ». « Il dit : ton désir, ce désir inatteignable après lequel je renonce à courir, ton désir me tue. Qu’il meure avec moi. »

bouquin
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Talal Asad

Wendy Brown

Judith Butler

Saba Mahmood

Préface de : Mathieu Potte-Bonneville

PUL

La Critique est-elle laïque ?

Blasphème, offense et liberté d'expression

Après l’affaire des « caricatures danoises » en 2005, maintes fois reprises dans la presse européenne, et notamment dans le journal français Charlie Hebdo , quatre universitaires américains, Talal Asad, Wendy Brown, Judith Butler et Saba Mahmood, se sont réunis pour discuter de la place, de la définition et de la perception de la religion et de la laïcité dans la pensée critique et dans nos sociétés. Parmi les questions soulevées, ils se sont demandé si toute entreprise critique ne peut se concevoir que dans un contexte laïc et, inversement, si la laïcité ne peut advenir que grâce au travail critique. Analysant les présupposés et amalgames à l’œuvre dans les discours sur un prétendu conflit des valeurs, ils questionnent ainsi les représentations occidentales de la croyance et de la rationalité et les cadres normatifs qui les prédisposent. Les interrogations et les objections successives de ces intellectuels aux horizons d’étude divers permettent de repenser les oppositions conventionnelles entre Occident et Islam, liberté d’expression et censure, jugement et violence, raison et préjugé. Dans un style dialogique devenu rare, comme le note Mathieu Potte-Bonneville dans sa préface, les contributeurs font eux-mêmes œuvre de critique et s’efforcent de s’écouter et de se répondre pour faire entendre une autre polyphonie, pour mettre en relation divers langages culturels et s’interroger sur leurs traductions réciproques. Présentation de l’éditeur

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