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Pour les surréalistes, "l'objet est un symptôme psychique"

Ce que racontent les objets

5 min
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La pandémie de Covid, tout en limitant les déplacements, a paradoxalement rapproché les quatre coins du monde, plongés dans une crise partagée, chacun étant attentif à ses évolutions planétaires. Des objets comme les masques ont illustré cette forme particulière de mondialisation.

Pour les surréalistes, "l'objet est un symptôme psychique"
Pour les surréalistes, "l'objet est un symptôme psychique" Crédits : Annie Viannet - Maxppp

Plus de la moitié d’entre eux sont fabriqués en Chine. « Nous ne nous déplaçons pas beaucoup ces jours-ci, en tout cas pas très loin, mais nous savons que les objets, eux, oui » soulignent Pierre Singaravélou et Sylvain Venayre dans un article au titre éloquent : Le Monde chez soi ou comment les objets nous rapprochent, publié sur le site AOC. « Ainsi ce fameux masque, composé de couches de coton attachées par un élastique ». Il est apparu à la fin du XIXe siècle et se répand lors de la peste de Mandchourie, en 1911. C’est un médecin chinois « qui contribua alors à la diffusion de ce masque, pour affirmer la modernité du nouvel État chinois face aux puissances impérialistes – avant que les services de la santé publique japonaise en popularisent l’usage à l’occasion de la grippe espagnole de 1918 ». Le fil de coton indispensable à sa confection raconte lui aussi une autre histoire de la mondialisation. Symbole de notre révolution industrielle - la mécanisation du tissage au Royaume-Uni - le cotonnier était cultivé depuis des millénaires en Inde, pays devenu le premier producteur textile du monde au XVIIe siècle. L’expansion industrielle du tissage au XIXe chez nos voisins anglais a provoqué la perte de millions d’emplois dans le sous-continent et en Asie. D’où l’utilisation du rouet par Gandhi comme symbole de la jeune nation indienne pour reconquérir l’indépendance économique et la souveraineté politique. Les objets racontent une histoire multipolaire de la mondialisation. Pierre Singaravélou et Sylvain Venayre le montrent dans ouvrage collectif publié chez Fayard sous le titre Le magasin du monde La mondialisation par les objets du XVIIIe siècle à nos jours

Cette étude de la culture matérielle ne permet pas seulement d’explorer le rôle de la circulation des marchandises dans l’émergence d’une nouvelle société de consommation et l’essor de la mondialisation économique. Elle offre surtout un moyen d’écrire l’histoire du Monde.

Tenants d’une « histoire globale », qui cherche à s’extraire du seul point de vue occidental, ils s’inspirent également de la façon dont a été renouvelée l’histoire des techniques, passée de l’« invention » à l’innovation - qui explique comment un usage s’améliore - puis à une histoire de la diffusion de l’objet. Le hamac, par exemple, découvert par Christophe Colomb aux Antilles, va se répandre en Occident, notamment sur les bateaux et jusque dans le module lunaire d’Apollo 12 comme le rappelle Sébastien Rozeaux. Philippe Artières explore le destin pédagogique du tableau noir et du bâton de craie, mieux adaptés à l’alphabétisation de masse que l’apprentissage à la plume et à l’encre, qui supposait la précision et la lenteur. Lors du krach de 1929, c’est avec un bâton de craie et une éponge que les employés de Wall Street suivaient de minute en minute le dévissage des cours. 

La réalité augmentée des objets

Plus petits dénominateurs communs, les objets du quotidien « nous rendent - nous tous, les humains - commensurables ». Ils s’accumulent « de plus en plus rapidement dans nos intérieurs – à tel point qu’il serait impossible, ou très fastidieux, de réaliser désormais les inventaires après décès, que les spécialistes d’histoire moderne affectionnent tant ». Au XIXe siècle, ils envahissent aussi la fiction. C’est ce qu’étudie Martha Caraion dans un livre publié chez Champ Vallon sous le titre Comment la littérature pense les objets. De Balzac ou Zola à Francis Ponge et Perec, « penser l’objet en littérature, c’est d’abord prospecter la tension sujet-objet » comme « réciproque dans ses effets ». Balzac résume ainsi son propos au seuil de La Comédie humaine : donner à son œuvre une « triple forme : les hommes, les femmes et les choses ». Car les objets sont pour lui « la représentation matérielle que les humains donnent à leur pensée ». Et au terme de la description conjointe de la maison Vauquer et de sa patronne dans Le Père Goriot, il souligne : « toute sa personne explique la pension, comme la pension implique la personne ». Pour Henri Lefebvre, cette présence des objets sera le signe de l’irruption du quotidien dans la littérature. Et Roland Barthes l’analyse comme la recherche d’un « effet de réel » dans la peinture des situations et des émotions. Les objets gardent les traces de leur usage, ils s’imprègnent d’une mémoire des gestes et des gens. L’écrivaine Lydia Flem en témoignait dans un livre sur le deuil - Comment j’ai vidé la maison de mes parents : « chaque objet parlait de leur absence ».

Par Jacques Munier

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