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Manifestation contre le chômage et la précarité (2014)

Chômage, le "mal français"?

4 min
À retrouver dans l'émission

Aujourd’hui sont publiés les chiffres du chômage pour le mois de février. L’hebdomadaire Le un consacre ses pages à ce « mal français »

Manifestation contre le chômage et la précarité (2014)
Manifestation contre le chômage et la précarité (2014) Crédits : Smail Azri/Wostok Press - Maxppp

« En France, l’emploi est un grand bateau lent – estime l’économiste Daniel Cohen. Inconvénient : il faut du temps pour retrouver l’équilibre. Avantage : en cas de crise majeure, les destructions d’emplois sont plus limitées qu’ailleurs. Entre 2008 et aujourd’hui, malgré une crise terrible, le chômage est passé de 7 à 10 %. » Les raisons tiennent notamment au niveau de protection élevé des salariés, qui joue dans les deux sens : les patrons hésitent à licencier, mais le retour à l’emploi peut être plus long, un chômeur n’acceptant pas d’emblée une offre qui ne lui convient pas. Éloi Laurent, l’auteur de Nos mythologies économiques, embraye sur la Loi travail. « À la fin des années 1980, plus encore à la fin des années 1990 et au milieu des années 2000, le chômage français recule. » Les raisons diffèrent suivant les périodes. « Mais, à aucun moment, cette baisse n’a résulté de la « flexibilisation » du marché du travail. » Et le professeur à Sciences-Po et Stanford de renchérir : « En quoi le droit du travail, qui était le même en 2008 qu’aujourd’hui, a-t-il constitué le moindre frein aux destructions massives d’emplois ? Par quel tour de passe-passe peut-on le rendre responsable de l’aggravation du chômage, en « oubliant » commodément l’effet de la crise financière et des politiques d’austérité ? » Gérard Mordillat aligne les chiffres, les lettres et les bâtons : « La hausse du chômage était un moyen particulièrement souhaitable d’affaiblir la classe ouvrière – se félicitait en 1992 l’économiste en chef de Margaret Thatcher. Pour le dire en termes marxistes, on a alors fabriqué une crise du capitalisme, qui a recréé une armée de réserve de travailleurs et permis aux capitalistes de faire depuis lors des profits plus importants. » Fin de citation. « Supprimer 3 000 emplois, c’est supprimer le chiffre 3 000 – commente l’écrivain ; ce qui est à la portée de n’importe quel comptable et ne pèsera sur aucune conscience. En revanche, nul ne veut chiffrer les dommages collatéraux de cette perte d’emploi. » Outre celle du salaire, qui va gonfler un autre chiffre, celui des Français vivant sous le seuil de pauvreté, il y a « la perte d’un savoir : que l’on soit ajusteur-outilleur, coloriste sur tissu, chaudronnier, secrétaire, conducteur d’engin… » Un savoir – souligne Mordillat « qui n’est en rien inférieur au savoir universitaire ».

Ce n’est pas Matthew Crawford qui le contredira, lui qui publiait en 2009 un « essai sur le sens et la valeur du travail » sous le titre éloquent d’Éloge du carburateur

L’énergumène qui s’ennuyait dans un think tank de Washington et qui a ouvert un atelier de réparation de vieilles bécanes confie à Jean-Marie Durand dans Les Inrockuptibles qu’il se sent « plus engagé intellectuellement » quand il répare une moto. Le monde concret, celui sur lequel on a une prise directe, les mains dans le cambouis ou les doigts sur la clé de contact, est en train de se dissoudre dans l’oxymore de la « réalité virtuelle ». Contact est d’ailleurs le titre de son dernier livre, sous-titré « Pourquoi nous avons perdu le monde et comment le retrouver ». Le philosophe s’inquiète d’une « érosion de notre capacité d’attention », la seule qui nous branche à la fois sur notre environnement et sur nous-même. L’atmosphère de « distraction généralisée », d’un écran l’autre et d’une activité à une occupation, entraîne une balkanisation de l’esprit où nous nous égarons nous-mêmes. Paradoxalement c’est de l’industrie du jeu que pourrait s’inspirer une éthique, voire une érotique de l’attention. Car c’est elle qui « pratique avec le plus de lucidité et de sophistication l’art de l’ingénierie attentionnelle qui sous-tend l’économie du capitalisme affectif et sa production d’expériences préfabriquées. »

Et dans L’Humanité, est-ce un signe des temps, on ne parle plus d’utopie mais d’uchronie

Ce jeu-là reste à notre portée : imaginer les possibles inaccomplis dans l’histoire révolue. « Pourquoi le monde a-t-il été conquis par les Européens et non par les Chinois ou les Arabes ? » D’après le philosophe Slavoj Zizek, là serait le « cœur du projet révolutionnaire marxiste », croyant à l’intervention d’une Raison dans le cours du monde. « Si tu es pressé, fais un détour » dit un proverbe japonais, l’histoire contrefactuelle peut apparaître après-coup comme un chemin direct, mais c’est la première fois que des historiens lui accordent crédit et attention. Nicolas Dutent s’est entretenu avec Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou, les auteurs de Pour une histoire des possibles (Seuil). Ils estiment que l’histoire contrefactuelle permet de rompre « avec les grands schémas téléologiques qui interprètent l’histoire à partir de ses fins ». Et « de comprendre plus finement les moments d’ouverture des possibles comme les périodes révolutionnaires ».

Par Jacques Munier

Matthew B. CRAWFORD : Contact Pourquoi nous avons perdu le monde, et comment le retrouver (La Découverte)

La Découverte
La Découverte

Après le succès d’Éloge du carburateur, qui mettait en évidence le rôle fondamental du travail manuel, Matthew B. Crawford, philosophe-mécanicien, s’interroge sur la fragmentation de notre vie mentale. Ombres errantes dans la caverne du virtuel, hédonistes abstraits fuyant les aspérités du monde, nous dérivons à la recherche d’un confort désincarné et d’une autonomie infantile qui nous met à la merci des exploiteurs de « temps de cerveau disponible ». Décrivant l’évolution des dessins animés ou les innovations terrifiantes de l’industrie du jeu à Las Vegas, Matthew B. Crawford illustre par des exemples frappants l’idée que notre civilisation connaît une véritable « crise de l’attention », qu’il explore sous toutes les coutures et avec humour, recourant aussi bien à l’analyse philosophique qu’à des récits d’expérience vécue. Il met ainsi au jour les racines culturelles d’une conception abstraite et réductrice de la liberté qui facilite la manipulation marchande de nos choix et appauvrit notre rapport au monde.

Puisant chez Descartes, Locke, Kant, Heidegger, James ou Merleau‐Ponty, il revisite avec subtilité les relations entre l’esprit et la chair, la perception et l’action, et montre que les processus mentaux et la virtuosité des cuisiniers, des joueurs de hockey sur glace, des pilotes de course ou des facteurs d’orgues sont des écoles de sagesse et d’épanouissement. Contre un individualisme sans individus authentiques et une prétendue liberté sans puissance d’agir, il plaide avec brio pour un nouvel engagement avec le réel qui prenne en compte le caractère « incarné » de notre existence, et nous réconcilie avec le monde. Présentation de l’éditeur

A retrouver dans La revue numérique de Xavier De La Porte: http://www.franceculture.fr/emissions/la-revue-numerique/votre-attention-est-rare-et-chere

et dans Les nouveaux chemins d’Adèle Van Reth: http://www.franceculture.fr/emissions/les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance/contact-par-matthew-bcrawford

Matthew B. CRAWFORD _:  _Éloge du carburateur Essai sur le sens et la valeur du travail (La Découverte)

La Découverte
La Découverte

« La génération actuelle de révolutionnaires du management s'emploie à inculquer de force la flexibilité aux salariés et considère l'éthos artisanal comme un obstacle à éliminer. On lui préfère de loin l'exemple du consultant en gestion, vibrionnant d'une tâche à l'autre et fier de ne posséder aucune expertise spécifique. Tout comme le consommateur idéal, le consultant en gestion projette une image de liberté triomphante au regard de laquelle les métiers manuels passent volontiers pour misérables et étriqués. Imaginez à côté le plombier accroupi sous l'évier, la raie des fesses à l'air. »

Matthew B. Crawford était un brillant universitaire, bien payé pour travailler dans un think-tank à Washington. Au bout de quelques mois, déprimé, il démissionne pour ouvrir... un atelier de réparation de motos. À partir du récit de son étonnante reconversion professionnelle, il livre dans cet ouvrage intelligent et drôle l'une des réflexions les plus fines sur le sens et la valeur du travail dans les sociétés occidentales. Mêlant anecdotes, récit, et réflexions philosophiques et sociologiques, il montre que ce « travail intellectuel », dont on nous rebat les oreilles depuis que nous sommes entrés dans l'« économie du savoir », se révèle pauvre et déresponsabilisant. De manière très fine, à l'inverse, il restitue l'expérience de ceux qui, comme lui, s'emploient à fabriquer ou à réparer des objets - ce qu'on ne fait plus guère dans un monde où l'on ne sait plus rien faire d'autre qu'acheter, jeter et remplacer. Il montre que le travail manuel peut même se révéler beaucoup plus captivant d'un point de vue intellectuel que tous les nouveaux emplois de l'« économie du savoir ». « Retour aux fondamentaux, donc. La caisse du moteur est fêlée, on voit le carburateur. Il est temps de tout démonter et de mettre les mains dans le cambouis... » Présentation de l’éditeur

Quentin Deluermoz, Pierre Singaravélou :Pour une histoire des possibles Analyses contrefactuelles et futurs non advenus (Seuil)

Seuil
Seuil

Et si l’histoire, ou la vie, avait suivi un autre cours ? Ce que l’on appelle le raisonnement contrefactuel surgit spontanément dans les conversations pour nourrir des hypothèses sur les potentialités du passé et les futurs non advenus. Il traverse la littérature, les réflexions politiques et toutes sortes de divertissements. Que serait-il advenu si le nez de Cléopâtre avait été plus court ? Si Napoléon avait remporté la bataille de Waterloo ? Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou prennent la question à bras le corps. Ils mènent l’enquête au sein d’une vaste littérature pour saisir la diversité des usages de l’analyse contrefactuelle ? des fictions uchroniques les plus loufoques aux hypothèses les plus sérieuses. Ils s’attachent à cerner précisément les conditions d’un usage légitime et pertinent pour les sciences sociales, repensant les enjeux de la causalité et de la vérité, des rapports entre histoire et fiction, entre déterminisme et contingence. L’enquête dévoile peu à peu la richesse d’un travail sur les possibles du passé, et ouvre sur des expérimentations dans le domaine de la recherche comme de l’enseignement. Une réflexion ambitieuse et novatrice sur l’écriture de l’histoire, sa définition et sa mise en partage. Présentation de l’éditeur

Maître de conférences à l’université Paris 13 (laboratoire Pleiade), chercheur associé au CRH (EHESS) et membre de l’Institut Universitaire de France, Quentin Deluermoz travaille sur l’histoire sociale et culturelle des ordres et des désordres au XIXe siècle (France, Europe). Il a publié au Seuil, dans la série « La France contemporaine », Le Crépuscule des révolutions, 1848-1871 (2012 ; « Points Histoire », 2014).

Professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, chercheur à l’UMR SIRICE et membre de l’Institut Universitaire de France, Pierre Singaravélou a publié de nombreux ouvrages sur l’histoire du fait colonial aux XIXe et XXe siècles, et édité au Seuil Les Empires coloniaux, XIXe-XXe siècle (« Points Histoire », 2013). Il dirige les Publications de la Sorbonne et le Centre d’histoire de l’Asie contemporaine.

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