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Civilité de la conversation

5 min
À retrouver dans l'émission

Aux Rencontres philosophiques de Monaco qui s’ouvrent aujourd’hui, le thème affiché est « La conversation »

Sous l’égide de Montaigne dont cette belle formule est placée en exergue aux débats : « La parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui écoute ». Les pages idées de Libération publient les contributions de deux intervenants du jour. Ali Benmakhlouf souligne la fécondité d’une relation engagée par la conversation : « c’est que “je suis aussi cet autre qui me parle, que j’écoute et qui m’entraîne”, disait Roland Barthes dans le Grain de la voix, ajoutant : « Combien je serais heureux si je pouvais m’appliquer ce mot de Brecht “Il pensait dans d’autres têtes ; et dans la sienne, d’autres que lui pensaient. C’est cela la vraie pensée.”» Celle qui refuse « le solipsisme, et prend le risque de s’exposer de manière à être complétée pour moitié par celui à qui elle s’adresse ». Le philosophe a étudié cette « forme de civilité » dans un livre publié chez Albin Michel sous le titre La conversation comme manière de vivre. Pour lui, elle est une forme supérieure de la courtoisie et même de la justice, en raison de l’équilibre et de la réciprocité qu’elle instaure entre les êtres. Il y a un « régime des énoncés » propre à la conversation, une allure « à sauts et à gambades » comme disait Montaigne à propos des Essais qu’il voulait conformes à ce modèle de liberté. Digressions, questions irrésolues, silences lourds de sens, l’esprit de la conversation oscille constamment entre « l’aventure de la phrase » et « le souffle de la parole ». Une manière « oblique » de viser la vérité en ne disant qu’à demi, à égale distance du bavardage et de la dissertation ou de la dispute dialectique. Érasme en avait suggéré les codes : « éviter les monologues croisés, le parler simultané à plusieurs, la précipitation, l’invraisemblance », dans une ambiance – ajoute Montaigne – « de bonté, de franchise, de gaîté et d’amitié ». Miroir de la société elle est aussi un moyen de la faire évoluer, comme dans les salons du siècle des Lumières. Hélène L’Heuillet rappelle, quant à elle, l’étymologie latine du mot conversation : commerce, intimité, fréquentation. « Comme le voisinage qui est son lieu d’élection – dit-elle – la conversation fait le lien entre espace public et espace privé ». Et elle nous rappelle à notre commune condition d’êtres de langage.

Encore faut-il s’entendre sur le sens des mots

C’est l’une des conditions de base de l’éthique de la discussion, selon Habermas : l’accord sur les principes, et en premier lieu celui de la vérité des assertions. La sophistique, la manipulation, l’enfumage sont par nature exclus d’une conversation digne de ce nom. Mais ne serait-ce que sur le sens des mots, la ligne de conduite est parfois difficile à tenir. Comme le rappelle Jean-Claude Guillebaud dans sa chronique médiatique du supplément télé de L’Obs, « Les mots pour le dire » ont parfois un contenu sémantique évanescent. Outre le fait que « le plus souvent à notre insu, les mots de tous les jours sont comme datés au carbone 14 ; ils révèlent une sorte d’état des lieux de la pensée », le discours médiatique « dans sa hâte, utilise les mots avec une insondable candeur en faisant mine de les considérer comme des données objectives, neutres », « sans jamais s’interroger sur ce que, mine de rien, ils transportent ». Le mot « libéralisme », par exemple, est venu avantageusement remplacer « capitalisme » et paraît « moins méchant, plus doux, plus moderne ». Il permet d’aggraver délibérément la rudesse du capitalisme, en la présentant « comme un progrès, même quand il s’agit d’une régression pure et simple ». Dans Les Echos, Edouard Tétreau livre une vigoureuse diatribe contre un « capitalisme pollueur, boutiquier, xénophobe, violent, obnubilé par le profit rapide, et pour tout dire sans conscience ». Il estime que « la perte de leadership du monde anglo-saxon à laquelle nous assistons est intimement liée à l’échec moral et politique d’une forme de capitalisme qu’il promeut, à Londres comme à New York. Celui d’Uber, qui profita des attentats de Londres pour doubler ses tarifs le soir même. Celui de Goldman Sachs, qui fit une très bonne affaire en rachetant fin mai des obligations vénézuéliennes d’une valeur faciale de 2,8 milliards de dollars, pour 861 millions – refinançant ainsi très efficacement le gouvernement dictatorial et répressif de M. Maduro. » Face à ce modèle T-BUGS – pour Trump-Brexit-Uber-Goldman Sachs – l’Europe a une carte à jouer : le XXIe siècle de l’écologie contre le mercantilisme du XIXe. « La méthode ? Inclure toutes les nations, au lieu de chercher à exclure les uns, ou à stigmatiser les autres. La Chine, notamment, sera l’autre grand leader de cette recomposition historique ». Et paradoxalement son émergence pourrait bien largement profiter du repli nationaliste et régressif des grandes puissances en sursis qui ont jusqu’à présent dominé le monde. Quant à l’Europe, elle doit cultiver son ambition initiale. « Pas l’Europe de Bruxelles, mais l’Europe des nations qui choisissent de travailler ensemble pour un bien commun. Cette Europe-là n’a pas de frontières. Elle est une idée et un projet ». On en revient à l’esprit de la conversation – une invention européenne – contre la volonté de domination et la pulsion de prédation.

Par Jacques Munier

Chroniques
6H45
9 min
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