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Joseph Wresinski

Connaître la grande pauvreté

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On célèbre le centenaire de la naissance en 1917 de Joseph Wresinski, le fondateur d’ATD – quart-monde.

Joseph Wresinski
Joseph Wresinski Crédits : D. Fouray - Maxppp

La revue Études consacre un dossier à cette belle figure de prêtre et au mouvement qu’il a initié, basé sur le principe que les pauvres doivent se faire les acteurs de leur promotion sociale, notamment en prenant conscience et connaissance de leur état, de manière à faire évoluer les mentalités sur la pauvreté. Car selon lui – résume Nathalie Sarthou-Lajus – « les personnes en situation de grande pauvreté sont détentrices d’expériences et de savoirs précieux parce qu’elles ont connu ce qui peut briser un homme ou le rendre vulnérable ». D’où le projet de faire converger les connaissances des pauvres sur eux-mêmes, des praticiens qui les accompagnent et des chercheurs en sciences sociales, notamment dans les champs de l’histoire et de la sociologie des plus démunis. Sur le modèle des cahiers de doléances de Dufourny – les Cahiers du Quatrième Ordre du 25 avril 1789 – destinés à donner voix aux « pauvres journaliers, aux infirmes et aux indigents » qui n’étaient pas représentés aux états généraux – les volontaires d’ATD – quart-monde ont développé la pratique des « monographies de famille », et la tenue d’Universités populaires quart-monde « où les plus pauvres se font non plus enseignés, mais enseignants de leur propre misère ». Du coup, cette expertise progressivement reconnue a acquis droit de cité à l’ONU, auprès de l’Unesco, de l’OIT, de l’Unicef, accédant en 1979 au Conseil économique et social… Elle a étendu à la lutte contre la grande pauvreté la notion de droits de l’Homme, et inspiré des dispositions législatives comme la loi Besson de 1990 sur le droit au logement ou le vote en 1999 de la couverture maladie universelle (CMU) ou encore cette forme de droit à l’emploi en expérimentation depuis 2016 via le projet « Territoires zéro chômeurs de longue durée ». L’objectif étant à court terme de mettre fin à « la culpabilisation des plus pauvres », à plus long terme de « détruire la pauvreté ». Et c’est le même état d’esprit qui inspire les réflexions de Noam Chomsky dans son dernier livre : Requiem pour le rêve américain qui vient de paraître en France (Flammarion). Isabelle Hanne en parle dans les pages idées de Libération : « Pour les pères fondateurs des Etats-Unis, l’égalité des chances devait être la base d’une société où seul comptait le mérite. Selon l’intellectuel, le pays qui vient d’élire Trump tourne le dos à cet idéal. Les inégalités se creusent et le citoyen avale des discours comme le consommateur des produits. Bientôt l’heure de la révolte ? » demande la correspondante à New York. Dans ce livre, le grand linguiste évoque le parcours de son père William, arrivé aux Etats-Unis en 1913 « d’un village très pauvre d’Europe de l’Est ». Un emploi dans un atelier à Baltimore lui donne les moyens de faire des études supérieures et d’aller jusqu’au doctorat. « Et beaucoup pouvaient en faire autant. Aujourd’hui, nous savons que ce n’est plus vrai. La mobilité sociale est en fait moins grande ici qu’en Europe. Mais le rêve persiste, entretenu par la propagande » et ces scrutins orchestrés par la « gigantesque industrie des relations publiques », qui « cherche à créer un électorat non informé qui fera des choix irrationnels, souvent contre ses propres intérêts ».

Noam Chomsky dénonce aussi la « mise au pas de la jeunesse », moteur traditionnel des bouleversements sociaux.

Mise au pas sous le poids d’un endettement croissant dû à l’augmentation exponentielle des frais de scolarité à l’université. « A quoi se limite, aujourd’hui, l’Etat américain? A mobiliser les contribuables pour renflouer les institutions financières et à la force militaire » conclut-il, en appelant à la mobilisation populaire. Le fond de l’histoire, c’est encore la prise de conscience de situations iniques présentées comme nécessaires. « Pour se débarrasser des préjugés de classe – disait Georges Orwell – il faut commencer par l’image que présente une classe au regard d’une autre. » C’est ce que font les sociologues Serge Paugam, Bruno Cousin, Camila Giorgetti et Jules Naudet, dans une étude comparative des stratégies d’évitement et de relégation des classes populaires dans trois grandes métropoles : Paris, Sao Paulo et Delhi. L’ouvrage est publié au Seuil sous le titre Ce que les riches pensent des pauvres. La justification de la pauvreté et la neutralisation de la compassion sous-tendent des récits à connotation morale que Bourdieu désignait comme des « sociodicées », soit « la façon dont les dominants justifient leurs privilèges ». Les auteurs s’emploient ainsi à « identifier dans le discours des catégories sociales supérieures les tentatives de naturaliser la pauvreté à travers la perception d’inégalités culturelles ou biologiques ». Autant dire que le racisme n’est jamais loin… Comme en témoigne le débat actuel sur l’ISF, il est plus facile de supprimer les aides au logement que ponctionner les « signes extérieurs de richesse ». La Croix confronte les points de vue d’Agnès Verdier-Molinié et d’Amélie de Montchalin, chef du groupe LREM de la commission des finances de l’Assemblée. La pasionaria libérale ne fait pas dans la dentelle, estimant que c’est « une idée dévastatrice pour l’économie française ». À l’en croire, la débandade des yachts et jets privés ruinerait l’économie des marinas et lieux de villégiature huppés. Pour Amélie de Montchalin, au contraire, « c’est un signal en faveur de l’investissement productif », au même titre que la suppression de l’ISF. Joseph Wresinski, reviens, ils sont devenus fous !

Par Jacques Munier

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