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Un exercice balistique

Corée du Nord : les impasses de la dissuasion

5 min
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La crise nord-coréenne pose un certain nombre de questions, dont celle de la dissuasion nucléaire

Un exercice balistique
Un exercice balistique Crédits : Agence de presse Corée du Nord - Reuters

Cette doctrine de défense, basée sur l’équilibre de la terreur, s’est imposée pendant la guerre froide, mais depuis lors elle fait l’objet de débats récurrents. Dans La Croix, Bruno Tertrais estime qu’« il n’existe pas aujourd’hui d’alternative crédible pour la protection des intérêts les plus essentiels d’un État » et le Directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) souligne que depuis 1945 « le système a fonctionné dans toute une série de crises et d’incidents. Pendant la guerre froide, à l’exception de Cuba, les superpuissances n’ont jamais été au bord de la guerre. Pendant la guerre de 1973 entre Israël et l’Égypte, les militaires égyptiens se sont délibérément abstenus d’aller jusqu’au cœur du territoire israélien. La possession de l’arme nucléaire a plutôt contribué à freiner la belligérance entre l’Inde et le Pakistan qui ne sont jamais entrés en guerre ouverte malgré des épisodes de conflits limités ». Mais pour l’ancien ministre de la Défense Paul Quilès « L’histoire démontre que l’arme nucléaire pousse à la prolifération. Il suffit de regarder l’accroissement des stocks d’ogives entre les années 1950 et les années 1980 ou encore le nombre de pays possesseurs qui n’a cessé d’augmenter. Durant la guerre froide, la bombe n’a pas empêché de nombreuses guerres par procuration au Moyen-Orient, en Afrique, en Extrême-Orient… » Quant à l’attitude à adopter à l’égard de la Corée du Nord, là aussi il y a débat. Dans Le Monde, la spécialiste de l'Asie Valérie Niquet affirme que l'option militaire est finalement la moins risquée. Certes, le risque d’une riposte contre Séoul est élevé, même si la Corée du Sud renforce actuellement son système de défense anti-missiles. Mais selon elle, des frappes ciblées contre les installations balistiques et nucléaires nord-coréennes auraient « un effet disruptif majeur sur le régime nord-coréen et son programme nucléaire ». Par ailleurs, « convaincre Pékin que cette possibilité existe et n'est pas a priori écartée joue aussi en faveur d'une application réelle de sanctions proches d'un embargo total – y compris énergétique – sur la Corée du Nord ». L’autre option, celle du dialogue, défendue par la Chine, ne serait pas moins risquée à terme : elle pourrait déboucher sur la prolifération nucléaire dans la région, en l’absence d’évolution du régime nord-coréen. Et sur le déclenchement de conflits beaucoup plus graves. De fait, si l’on élargit la focale, c’est la rivalité croissante entre la Chine et les Etats-Unis qui est la clé du problème. Car Pékin voit se renforcer dans la région des alliances héritées de la guerre froide – avec le Japon et la Corée du Sud notamment – qui gênent ses ambitions. La carte nord-coréenne reste un atout majeur dans son jeu.

Et par conséquent l’autre partie de la solution est à Washington

Où il y a deux écoles, comme l’indiquait Alain Frachon dans sa dernière chronique hebdomadaire du Monde : celle de la dissuasion classique, qui repose sur la rationalité supposée et partagée des adversaires, elle permet de cohabiter avec une Corée du Nord dotée de l’arme nucléaire. L’autre école, celle de l’administration Trump, dénie à l’amateur de « foucades pyrotechniques » de Pyongyang toute espèce de rationalité et se prononce en faveur des frappes. Côté chinois l’objectif stratégique est diamétralement opposé : « Pékin n’entreprendra rien de sérieux contre la Corée du Nord de peur qu’un effondrement du régime ne se solde par un chaos qui serait préjudiciable à la Chine. La péninsule risquerait d’être réunifiée sous la tutelle de la Corée du Sud, alliée militaire des Etats-Unis. Les forces américaines stationnées au Sud se retrouveraient aux frontières de la Chine. A cette perspective, Pékin préfère le risque Kim. » Et par dessus tout domine le sentiment que « les Etats-Unis veulent enrayer sa montée en puissance ». L’impasse nord-coréenne apparaît ainsi comme un sous-produit des tensions croissantes entre Pékin et Washington, « les Etats-Unis s’en serviraient pour resserrer leurs alliances militaires régionales (Séoul et Tokyo) afin de contenir la prépondérance émergente de la Chine ». Alain Frachon y voit une illustration de ce que le politologue américain Graham Allison appelle le piège de Thucydide. « L’historien athénien expliquait les guerres du Péloponnèse par la crainte qu’Athènes, puissante montante, inspirait à Sparte, la puissance établie. » L’histoire des relations internationales se répète : « sans l’avoir toujours cherché, du fait de l’escalade d’un différend local et du jeu des alliances, la puissance établie finit souvent par entrer en guerre avec la puissance montante ».

Et même la réécriture de l’histoire se répète comme une ritournelle

Les Echos cite un article du Financial Times qui rapporte que les autorités chinoises profitent de la numérisation de leurs archives pour effacer les documents non conformes. Et notamment « des articles de journaux chinois des années 1950 qui pourraient mettre en cause la ligne défendue aujourd’hui par le président Xi Jinping ». Même causes, mêmes effets : « En Chine, le syndrome de la chute de l’URSS est toujours vivace. »

Par Jacques Munier

Chroniques

6H45
10 min

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