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Le jardin du campus de l'Université de Tsukuba à Tokyo

Cultiver son jardin

5 min
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Le confinement nous fait apprécier des choses simples, dont le rationnement rehausse la valeur : prendre l’air, contempler la nature ou la ville, cultiver son jardin – au sens propre et figuré.

Le jardin du campus de l'Université de Tsukuba à Tokyo
Le jardin du campus de l'Université de Tsukuba à Tokyo Crédits : Getty

Ce double sens est au cœur du livre de Robert Harrison : Jardins Réflexions sur la condition humaine (Le Pommier). Du jardin d’Éden à ceux de Versailles, en passant par l’épopée de Gilgamesh ou le Décaméron de Boccace – où des jeunes gens trouvent refuge en campagne aux environs de Florence dévastée par la peste – le livre explore cette double dimension intérieure et paysagère. Robert Harrison enseigne au département de littérature française et italienne de l’université Stanford et c’est aussi à une élégante promenade dans les œuvres et la culture qu’il nous invite. À commencer par le jardin d’Épicure, où les disciples entretenaient un potager qui les mettaient au contact des rythmes naturels. Le but de la sagesse épicurienne était le bonheur, dans un sens différent de celui qui avait cours chez les Grecs, lié à l’exercice de la citoyenneté. Le bonheur épicurien n’est pas pour autant une fuite hors du monde : l’ataraxie, la paix de l’âme, consiste dans un accord intérieur avec l’ordre cosmique, la vie et la mort.

Une même tension traverse l’ataraxie et la sérénité close des jardins : la tension entre ordre et entropie.

Qu’il soit modeste ou plus vaste, déployant ses secrets le long de sentiers sinueux, le jardin est un microcosme. C’est également vrai du jardin minéral japonais, aux antipodes du jardin à la française. Là c’est la pierre qui figure l’analogie avec la nature. Robert Harrison en tire une autre leçon, celle de l’éducation au regard. Notre monde « a beau tout miser sur l’exhibition des choses, surinvestir les paysages et les images, il déclare en réalité la guerre au regard – cette vision pensive qui fait coïncider le regard intérieur et l’objet ». À promener partout son appareil photo ou sa caméra on s’en prive : la stratégie du cadrage pétrifie le regard. Pour parvenir à « voir le jardin de sable comme un archipel d’îles rocheuses », il nous faut ménager la double dimension de la perception : l’espace et le temps. C’est ce qui manque aux images : « le rayonnement du phénomène, qui ne se déploie que dans le temps ». Le jardin japonais nous éduque à la « perception de la profondeur ».

Jardins sauvages

La dernière livraison de la revue Jardins explore « le sauvage ». Emanuele Coccia s’y emploie à déconstruire la notion. Claude Lévi-Strauss avait montré dans La pensée sauvage que la magie et la science n’étaient pas opposées par « le genre d’opérations mentales qu’elles supposent, qui diffèrent moins en nature qu’en fonction des types de phénomènes auxquels elles s’appliquent ». Exit, donc, le « sauvage » comme figure du mépris colonial. Mais même la frontière entre civilisation et monde naturel, entre humains et non-humains, que suppose la notion de « sauvage », apparaît artificielle. Nous sommes tout aussi perméables à notre environnement que les animaux ou les plantes et depuis Darwin, on sait que « la vie humaine ne diffère pas de celle qui s’exprime sous d’autres formes ». Inversement, la vie non humaine n’est pas « régie par une adhésion sans faille à sa propre nature », en vertu d’un présupposé « ordre téléologique ». 

Tout être vivant se constitue à l’intérieur d’une relation agricole (ou zootechnique) avec d’autre vivants.

La fleur cultive ce type de relation avec les insectes pour sa pollinisation. Ce sont eux qui prennent des décisions autonomes, instaurant « une forme d’agriculture ou d’élevage traversant les frontières des règnes biologiques ». Or, c’est bien le « goût » et non pas une sorte de prédestination mécanique qui anime les insectes : « le contenu en sucre d’une fleur ou son apparence esthétique ».

Le monde, s’il est observé de ce point de vue, devient le résultat toujours changeant de cette intelligence et de cette sensibilité universelle et cosmique de formes de vie infinies.

Pour finir en beauté, cette image des ballets aériens formés par les vols d’étourneaux au coucher du soleil que Jean-Christophe Bailly évoque dans Les Cahiers de l’École de Blois, consacrés à « La mesure du vivant ». Ces « improbables vortex » et « vertigineux renversements » de nuages volatiles dénotent « une auto-organisation parfaitement synchrone, chaque oiseau accompagnant l’autre dans une sorte d’ivresse concertante ». Contrairement au vol des oies ou des grues en migration où un animal expérimenté oriente le groupe, ces démonstrations collectives de pure joie et « d’hymne au vol » manifestent une « forme de vie » qui illustre « la propension du vivant à croître et à se transformer sans cesse ».

Par Jacques Munier

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Emanuele Coccia : Métamorphoses (Rivages)

Nous avons toutes et tous été fascinés par ce mystère : une chenille se métamorphose en papillon. Leurs corps n’ont presque rien en commun. Silhouette, anatomie, habits différents. L’un rampe quand l’autre voltige. Ils ne partagent pas le même monde : le sol contre l’air. Pourtant, ils sont une seule et même vie. Ils sont le même moi.
Ce livre affirme que la métamorphose – ce phénomène qui permet à une même vie de subsister en des corps disparates – est aussi la relation qui lie toutes les espèces entre elles, qui unit le vivant au minéral. Bactéries, virus, champignons, plantes, animaux : nous sommes toutes et tous une même vie. Chacune de ses vies est à son tour la métamorphose de la chair infinie du monde. Nous sommes le papillon de cette énorme chenille qu’est notre Terre. (Présentation de l'éditeur)

« Ce sont les naissances qui dessinent le monde. Ce n'est pas seulement le vivant qui naît : le monde naît aussi, différemment à l'apparition de chaque individu. »

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