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A la croisée des chemins..

D’autres vies que la mienne

4 min
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On s’arrête un moment sur le souvenir de toutes ces vies que nous aurions pu vivre, mais auxquelles, du fait de nos choix ou des circonstances, nous avons renoncé et qui, à la manière du membre fantôme des amputés, continuent de nous hanter.

A la croisée des chemins..
A la croisée des chemins.. Crédits : georgeclerk - Getty

"Au premier rang de nos particularités - soulignait l’anthropologue américain Clifford Geertz - se trouve le fait que nous naissons tous naturellement dotés du matériel nécessaire pour vivre mille existences différentes, pour au final n’en vivre qu’une." Dans un bel article publié par The New Yorker sous le titre Toutes nos vies non vécues et relayé par Courrier international, l’historien Joshua Rothman revient sur le sentiment troublant que l’on peut éprouver lorsqu’on se demande quelle aurait pu être notre existence si l’on avait fait tel choix plutôt qu’un autre. C’est alors que peut se mettre "à retentir le bourdon continu de ce qui aurait pu être", et qu’on se souvient, comme la romancière britannique Hilary Mantel, qu’on a un autre soi, "rangé dans un tiroir de la conscience, comme un début de récit qui n’a pas voulu aller au-delà de quelques lignes d’introduction". D’une manière plus banale, ce sentiment peut s’éprouver à la croisée des chemins, au seuil d’une nouvelle vie ou avant une décision importante qui engage notre avenir. Alors s’ouvre la perspective de ces vies possibles, mais très réelles, dont nous caressons les contours rêvés et où nous nous projetons. De ces moments, il reste des traces. Dans L’existentialisme est un humanisme Sartre en donne une version désabusée.

Un homme s’engage dans sa vie, dessine sa figure, et en dehors de cette figure, il n’y a rien. Évidemment, cette pensée peut paraître dure. Mais elle dispose les gens à comprendre que seule compte la réalité, que les rêves, les attentes, les espoirs permettent seulement de définir un homme comme rêve déçu, comme espoirs avortés, comme attentes inutiles.

Joshua Rothman préfère évoquer la résonnance harmonieuse dans la mémoire, même si un brin nostalgique, de ces horizons des possibles qui s’ouvrent à chaque nouvel engagement : "Comme les facettes d’une pierre précieuse, ces moments donnent à l’existence un relief prismatique et soulignent la fragilité et le caractère unique de l’état des choses telles qu’elles sont.

Une question moderne

Et il souligne le lien avec la modernité de ce sentiment persistant des vies non vécues. "Autrefois, dans leur immense majorité, les gens menaient la même vie que leurs parents, ou bien celle que leur dictait le destin." Andrew Miller, spécialiste de littérature cité par Joshua Rothman et auteur d’un ouvrage récent non encore traduit en français - Ne pas être un autre, histoire de nos vies non vécues - soutient que le capitalisme, "marqué par l’isolement des individus et une accumulation toujours plus rapide de choix et de hasards" a augmenté le volume de ces existences virtuelles.

Le choix, considéré comme le bien suprême, l’aléa vécu comme un étrange affront, le nombre croissant de décisions palpitantes ou abrutissantes qu’il nous faut prendre, l’examen du passé à des fins d’amélioration de l’avenir, tout cela nourrit les individus que nous ne sommes pas.

À cela s’ajoute la publicité qui nous vend "des versions améliorées de nous-mêmes", et le déclin de la croyance en l’existence après la mort qui a fait monter les enchères. Le psychanalyste Adam Phillips, auteur notamment d’un beau livre sur La meilleure des vies (Le Pommier) où il observe que ces vies rêvées, oubliées, peuplent son divan, le confirme : "Dès lors que la vie d’après (la vie meilleure, plus pleinement vécue) n’a que cette existence pour advenir, la tâche qu’on a devant soi devient considérable.

La vie, mode d’emploi

Grandir, c’est à la fois s’accomplir et se restreindre car le champ des possibles s’amenuise. "Tout en regrettant ce que nous ne sommes pas devenus, nous trouvons un sens à ce qui n’est pas advenu". Et c’est en creux que se dessine ainsi notre autoportrait. Joshua Rothman achève son tour d’horizon avec La promenade au phare de Virginia Woolf. Mme Ramsay, le personnage central, est mère de huit enfants. Une belle et constante raison de s’ancrer dans la vie réelle et de célébrer celle qu’on a choisi. Au cours d’un dîner, elle écoute son mari parler de poésie et de philosophie, elle observe ses enfants échanger des messes basses et son attention s’éloigne vers l’obscurité de la nuit, les voix des convives s’amortissant sur les vitres noires, dans son calme intérieur lui parviennent ces vers : "Nos vies évanouies et celles qui seront / Sont pleines de rameaux aux verdeurs saisonnières".

Par Jacques Munier

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