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 "L’esprit envahit la chair "

Dénouement

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Où l’on tourne la dernière page de ce Journal des idées.

 "L’esprit envahit la chair "
"L’esprit envahit la chair " Crédits : Festival de Cannes - Maxppp

Avec un sujet estival : le baiser, et une manière de boucler la boucle, puisque c’était également celui de ma première chronique à cette heure matinale, il y a près de 10 ans, le 29 août 2011, c’était alors L’Essai et la revue du jour. Alexandre Lacroix avait publié une Contribution à la théorie du baiser (Autrement) - allusion à un projet de Kierkegaard dans le Journal d’un séducteur - avec notamment une plaisante phénoménologie du "french kiss" : "l’esprit envahit la chair", et sous l’effet d’un heureux désordre, "les proportions entre les sourcils, la pointe du nez, les fossettes, le menton ne sont plus si bien réglées". On y parlait d’un moment sans contour qui inclut, sur le mode du fondu-enchaîné, tous les ratés, les anicroches qui finissent par constituer un style, les morsures furtives et épicées ou la langue raide et fouailleuse, la respiration profonde ou haletante, l’apnée décidée, l’abandon et l’ivresse... Vertiges de la "languistique", comme disait Queneau.

« L’esprit envahit la chair »

Or il se trouve que les éditions Mille et une nuit viennent de rééditer un étonnant petit traité en forme de dialogue platonicien, dû à un philosophe italien de la Renaissance, Francesco Patrizi, sous le titre Du baiser. Étonnant, parce que ce que déplorait Kierkegaard, c’était le peu d’intérêt suscité par le sujet chez les philosophes, et là, il est abordé frontalement, non pas comme un épiphénomène mais comme le cœur même d’une réflexion sur l’amour, et son plus beau bourgeon. Étonnant aussi par la liberté de ton, voire les détails croustillants de cette esthétique du baiser. Si le motif du baiser est un lieu commun de la littérature érotique de la Renaissance, c’est beaucoup plus rare chez les humanistes. Comme le souligne Pierre Laurens dans son introduction, Marsile Ficin - auquel Patrizi emprunte beaucoup sur la théorie des esprits - l’ignore totalement dans son traité sur l’amour. C’est d’ailleurs l’un des premiers propos du jeune disciple dans le dialogue, qui dit avoir "recouru à ces écrivains qui parlent d’amour", où il a trouvé "beautés et merveilles, mais rien sur le baiser". Dans un esprit à la fois pédagogique et méthodique, Patrizi entreprend une description taxinomique : "les baisers amoureux se donnent en six parties de la personne aimée, et de quatre manières, pas une de plus". 

Les manières sont les suivantes : du bout des lèvres, avec succion des lèvres, avec morsure et avec la langue.

Quant aux parties du corps, "les moins douces à embrasser sont les mains. La poitrine est plus douce" mais pas autant que le cou, qui surpasse également les joues et les yeux, le baiser sur la bouche devançant "tous les autres baisers réunis". Lesquels se donnent "mais celui sur la bouche seul se donne et se reçoit". Le plaisir à l’origine de cette douceur n’est autre que "l’esprit de la personne aimée, dont l’amant se nourrit dans le baiser". S’ensuivent de longues digressions inspirées par la "théorie des esprits", une conception physiologique en vigueur jusqu’à Descartes : le corps et l’âme sont unis par une vapeur subtile émanant du cœur, c’est l’esprit. Et c’est là qu’interviennent les yeux, dont les rayons lumineux transmettent le fluide jusqu’au cœur de la personne aimée, et réciproquement. D’où le besoin de contempler sans cesse l’objet de l’amour. C’est "l’œil vif" qui diffuse le mieux - "nul plus que lui ne rend amoureux" - notamment le noir, qui "par son contraste avec le blanc de la chair de l’œil donne sans aucun doute le plus beau regard". Mais le bleu, "par l’abondance des esprits et des rayons, qui sont les vraies flèches et les flambeaux de l’amour" sait enflammer mieux encore "l’âme d’autrui". 

Le regard est donc le prélude à la nuit étoilée des étreintes et des transports. Le baiser "permet de recueillir les esprits expulsés par le cœur" et "grâce à la force de la succion, d’en tirer encore beaucoup d’autres dont on se nourrit". Mais avec la langue c’est plus fort : cet organe spongieux est continuellement baigné d’esprit et il goûte alors "l’humeur intérieure du corps aimé". Laquelle humeur provoque alors palpitations, alanguissements et essoufflements, qui font "défaillir en un instant le corps d’autrui".

En gage de gratitude, et juste avant de tourner cette page, j’adresse à nos chers auditeurs et auditrices mes plus ardents et chastes baisers sur la joue - parce qu’elle est, selon Patrizi, "l’auberge véritable de la beauté du visage, le siège des couleurs qui la forment". Merci à toutes celles et ceux qui nous font le plaisir et l’honneur de partager leurs éveils et quelques moments familiers. 

Par Jacques Munier

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