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Une évolution normative conduisant à privilégier le prisme masculin

Écriture inclusive, ou non exclusive ?

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Une circulaire a donc proscrit le recours à l’écriture inclusive en classe, en particulier le point médian, mais préconise la féminisation des métiers et des fonctions.

Une évolution normative conduisant à privilégier le prisme masculin
Une évolution normative conduisant à privilégier le prisme masculin Crédits : P. Juste - Maxppp

Une décision surtout symbolique puisque l’écriture inclusive n’est pas enseignée en classe. Mais le sujet apparaît très clivant politiquement, comme l’a montré le débat au Sénat. De fait, l’écriture inclusive est davantage un programme destiné à libérer le langage de l’androcentrisme et des stéréotypes de genre qu’il véhicule, et elle ne se limite pas au point médian qui pose, il est vrai, de réels problèmes à l’oral. Dans un ouvrage publié par Le Robert sous le titre Le cerveau pense-t-il au masculin ? Les psycholinguistes Pascal Gygax, Sandrine Zufferey et Ute Gabriel explorent le substrat linguistique des représentations sexistes et montrent qu’il est le résultat d’une évolution normative conduisant à privilégier le prisme masculin dans la vision du monde. Les règles d’accord, par exemple, n’ont pas toujours favorisé le masculin. La spécialiste de la Renaissance Éliane Viennot a rappelé dans un ouvrage intitulé Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin, qu’à cette époque l’accord en genre et en nombre pouvait se faire avec l’élément le plus proche, par exemple dans la phrase "les garçons et les filles se sont promenées" - é-e-s. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui, dans le cadre de l’écriture inclusive, l’accord de proximité. À noter que Le Bon usage de Grevisse le mentionne correct, en signalant qu’il s’agit d’une forme ancienne. Il est d’ailleurs resté dans des expressions comme "certaines étudiantes et étudiants". Jusqu’au XVIIe siècle, l’accord de majorité est également en usage - avec le mot qui exprime le plus grand nombre. Ou encore l’accord de choix, comme dans "les femmes et le chien se sont promenées" - é-e-s. Mais l’accord au masculin par défaut est alors soutenu par certains grammairiens "qui y voient une manière de d’homogénéiser les pratiques, mais aussi de symboliser la supériorité des hommes sur les femmes". Une tendance lourde et durable : le grammairien Nicolas Beauzée, au XVIIIe siècle, la défend sans ambages ni élégance. 

Le genre féminin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle.

Le Grand Siècle aura aussi contribué à masculiniser la langue en déféminisant des noms de métiers ou d’activités, pourtant réduits à l’époque, comme autrice, utilisé depuis très longtemps puisqu’il vient du latin auctrix, mais exclu de l’une des premières versions du dictionnaire de l’Académie. Dehors les bas-bleus, renvoyées à l’entretien domestique ou au soin des enfants !

Travailler la langue

En retour, les outils linguistiques pour neutraliser les effets de cette masculinisation des usages ne se limitent pas au point médian, comme on l’a vu. Il y a aussi par exemple la substitution par le groupe : au lieu de parler de la directrice et du directeur on peut évoquer la direction. Ou privilégier les termes épicènes, la biologiste ou la philosophe. Voire les multiplier à l’aide du mot personne : la personne compétente ou handicapée. Dans les déclarations, il y a aussi l’adressage direct, pour remplacer les salarié.e.s par vous. Tout un arsenal de solutions pratiques qui dépendent d’abord de l’usage que vous en ferez à votre guise. Et là le clivage est d’abord politique : conservateurs contre progressistes, la guerre de tranchées semble déclarée. Dans un petit livre très personnel et attachant, publié aux Éditions Intervalles sous le titre Dieu, le point médian et moi, Anne Robatel s’emploie à dépassionner le débat. Non sans le nourrir judicieusement. Féministe "perplexe", la prof d’anglais se situe à égale distance de l’Académie considérant l’écriture inclusive comme un "péril mortel", et de la secrétaire d’état chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, qui déclarait sur Slate : "Quand on est féministe, on est forcément énervée, pas épilée et pour le point médian !". Plutôt adepte du point d’interrogation avec Victor Klemperer, qui l’appliquait méthodiquement à la langue du IIIe Reich, elle "fait le pari que ce qui est inclusif, c’est l’intelligence". Et pose la question de savoir si l’adoption "officielle" du point médian serait plus utile à l’égalité des sexes que "la poésie chaotique du monde dans lequel les enfants d’aujourd’hui sont en train de grandir - pour peu que les adultes ne passent pas leur temps à attirer leur attention sur la différence des sexes, ce qui pourrait bien être un des effets pervers du point médian systématisé".

Par Jacques Munier

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