LE DIRECT
Le Clos Montmartre

Éloge de l’ivresse

5 min
À retrouver dans l'émission

C’est le temps des vendanges, ça inspire le dithyrambe et enthousiasme la fibre bachique…

Le Clos Montmartre
Le Clos Montmartre Crédits : Matthieu de Martignac - Maxppp

C’est d’ailleurs le sens étymologique du mot enthousiasme : être habité par un dieu. Chacun peut choisir le sien… Enivrez-vous – disait Baudelaire – de vin, de poésie ou de vertu. Pour moi, ce sera Dionysos, le dieu des vignerons. Et si l’on en croit La Quinzaine littéraire, celui des écrivains aussi. Rassemblés sous la bannière de l’ivresse, ils déclinent les « misérables miracles » de l’alcool, qui ajoutent à l’ivresse de la transgression et au plaisir du sexe chez l’écrivaine américaine Jami Attenberg et son personnage de « Mazie, sainte patronne des fauchés et des assoiffés », laquelle donne son titre au roman décrivant « flasques et frasques sous la prohibition ». Frédéric Fiolof évoque le « vin râpeux où l’on jette sa fatigue avec sa propre peau. Un vin de pauvres, de taiseux, de travailleurs harassés », celui du père que raconte le récit de Christophe Sanchez, un homme rivé au labeur et « qui est passé sans se voir ». De cette ivresse oublieuse on passe naturellement à celle des mots, une décantation que n’a pas manqué de célébrer le poète, comme Verlaine lorsqu’il parle de « l’honnête verre où rit un peu d’oubli divin ». Le glossaire médiéval est à cet égard éloquent voire lyrique, en tout cas imagé. Avoir le gosier en pente ou la langue comme une éponge est réputé favorable à la sociabilité de la palabre. « Quand il avait bien bu du vin, il ne parlait plus qu’en latin » nous dit-on de l’un des protagonistes des Contes de Canterbury. Dans la dernière livraison de la Revue de la BNF, elle aussi placée sous le signe gouleyant des Ivresses, Danièle Alexandre-Bidon évoque celles du Moyen Âge, ni moyen ni vraiment âgé sous cet angle. À l’époque, la France était couverte de vignobles, grâce aux progrès de la viticulture, qui n’encourageaient pas ceux de la sobriété, l’antonyme de l’ébriété. L’eau étant le plus souvent polluée, on se tournait vers les boissons fermentées. Le vin, à faible teneur en alcool – environ 7 degrés – était consommé à raison de trois litres par jour et par personne. Une bonne base… Et même la médecine recommandait – à doses prescrites – l’enivrement profond comme une purgation de l’organisme, jusqu’à en vomir, traitement applicable aux grandes douleurs et en cas d’humeurs corrompues, c’est-à-dire d’infections. Maître Bouteille et Maître Ivrogne menaient la danse chez les Juifs lors de la fête de Pourim.

Pas de répit au siècle des Lumières, dans le Paris populaire raconté par Arlette Farge

« Des régiments d’ivrognes rentrent des faubourgs dans la ville, chancelant, battant la muraille » s’alarme Louis-Sébastien Mercier. Les « cabarets borgnes » résonnent des rires et de la misère de tout un petit peuple qui s’accole aux « vases de plomb remplis de vin ». « S’il y a du désordre, survient la garde qui remet quelque calme, puis s’attable elle-même pour boire jusqu’à plus soif. » Dans les procès-verbaux, l’ivresse publique et manifeste ne tient que peu de place, s’il n’y a de sang versé. À l’époque elle est considérée comme une circonstance atténuante, contrairement à nos jours. Pour Daniel Roche dans Le peuple de Paris, l’ivresse est une façon de vivre, un mode de sociabilité, voire de revanche et de résistance, « l’affirmation d’un état spécifiquement populaire tourné contre ce qu’il considère comme injuste », entre consolation et oubli, « le meilleur moyen de porter une revendication collective ».

Difficile d’éviter, au siècle suivant, Le Vin des chiffonniers, soit pour Baudelaire le « canon » du poète

Le chiffonnier ivre, hochant la tête et butant sur les pavés, « comme les jeunes poètes qui passent toutes leurs journées à errer et à chercher des rimes »… Les chansonniers ont également célébré cette figure de l’ivresse, créatrice et libertaire. La somptueuse et nouvelle revue 12°5 – des raisins et des hommes – leur ouvre ses pages dans sa livraison inaugurale. La chanson à boire s’avère paradoxalement une manière festive et non contraignante de cadrer l’ivresse collective en lui donnant un exutoire et une sublimation musicale. Béranger est ici le modèle, si populaire en son temps qu’il fut élu à l’Assemblée sans même s’être porté candidat ! Voici un extrait de Ma république, qui fait sens aujourd’hui : « La noblesse est trop abusive : Ne parlons point de nos aïeux. Point de titre, même au convive / Qui rit le plus ou boit le mieux. Et si quelqu’un, d’humeur traîtresse / aspirait à la royauté / Plongeons ce César dans l’ivresse, Nous sauverons la liberté. »

Reportages, dégustations, réflexions : c’est le programme de cette nouvelle revue qui s’intronise comme « le jajazine »

Le cheval de trait, au garrot imposant et pouvant atteindre les 950 kg, grâce comprise quand il caracole dans les champs, revient dans les rangs de vigne de la côte de Nuits, sur la commune de Vosne-Romanée, dans le domaine de la Romanée-Conti, chez Abel Bizouard. Son moindre avantage n’est pas celui de lutter contre le tassement des sols au passage de la charrue. Choisir un vin en fonction du plat : je vous laisse deviner celui qui s’accorde le mieux aux mousselines de volaille aux morilles…

Par Jacques Munier

12°5
12°5
L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......