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Éloge paradoxal de la méfiance

5 min
À retrouver dans l'émission

« De Pisa à Airbnb, chacun note chacun et impose la standardisation des comportements et la défiance. » Le démon de l’évaluation nous convertit collectivement en « une corporation de délateurs ».

Dans les pages idées de _Libération_ Luc Le Vaillant s’emporte contre cette manie. À propos de l’enquête Pisa, le chroniqueur relève que « la France scolaire n’en finit pas de grenouiller dans le ventre mou du comparatif international », et non sans une bonne dose de mauvaise foi, il juge l’opération de classement comparable à celle des agences de notation financière qui « débitent du triple A et s’alarment du risque d’insolvabilité ». Surveiller et punir ou prescrire, c’est pareil, et quand il s’agit d’appartements ou de transports, ce démon de l’évaluation nous convertit collectivement en « une corporation de délateurs ». Le trait est forcé mais le constat s’impose : la méfiance est en passe de remplacer la confiance au firmament des vertus cardinales du vivre-ensemble et du lien social. Un groupe de chercheurs en sciences sociales qui anime l’excellente revue Tracés s’est penché sur la question et il souligne la paradoxale complémentarité du binôme antithétique dans les relations quotidiennes, commerciales, politiques, diplomatiques et même familiales. S’il est vrai que « la confiance repose sur une présomption de prévisibilité des personnes, des institutions ou du système auquel on se fie », ou qu’elle est, comme disait Simmel, « une hypothèse sur une conduite future », alors la méfiance ne serait pas son contraire mais son « équivalent fonctionnel, car elle mobilise aussi une anticipation du futur ». Ni sur le même mode, ni à partir d’une même conception de l’humanité, mais avec des objectifs comparables de réduction des risques. Dans un cas – la confiance – on ramène la complexité du réel à une simple variable d’incertitude pour s’engager dans l’action. Dans l’autre – la méfiance – on cultive le soupçon, la ruse et la vigilance pour opposer une forme de résistance à l’emprise de l’autre, voire de la domination qui s’avance toujours sous l’apparence de la nécessité. C’est pourquoi la méfiance est aussi une vertu politique, comme les membres du club des Cordeliers l’avaient bien compris, qui s’étaient institués, face aux Assemblées constituante et législative de la Révolution, en une « société de défiance et de surveillance ».

La méfiance est aussi une stratégie de survie pour certains groupes sociaux marginalisés comme les sans-papiers

Stefan Le Courant l’a étudiée dans cette livraison de la revue Tracés, en montrant comment la clandestinité peut développer une connaissance fine et toujours alerte du risque, dans la rue pour repérer et se détourner des contrôles, mais aussi au contact des gens, délateurs potentiels. Dans le monde du renseignement la méfiance devient une règle d’or. Olivier Allard et Yaël Kreplak ont recueilli les confidences d’un ancien officier de renseignement. Dans ce cas, la méfiance rigoureusement codifiée peut atteindre des sommets, voire se retourner dans son contraire, car afficher des conduites de sécurité pour recouvrer son identité réelle et se fondre dans la foule peut vous faire repérer par des agents adverses rompus aux mêmes techniques de dissimulation. Du coup, « quand on est suivi, eh bien on reste suivi et on fait exprès de l’être. On va au cinéma, on va faire ses courses ». Le problème, c’est quand ça dure…

La méfiance a aussi des vertus épistémologiques, comme Bachelard n’a pas cessé de l’illustrer

Une valeur philosophique, et des usages politiques : là il suffit de se baisser pour en glaner les fruits talés. Si la méfiance sous une forme nécrosée nourrit aujourd’hui le complotisme, c’est aussi parce que le cours du monde a discrédité l’idée de progrès et la confiance aveugle que la modernité plaçait en elle. Etienne Grass, l’auteur désenchanté de « Génération réenchantée » (Calmann-Lévy) en fait le constat dans Les Echos : « les cordes du progrès ne vibrent plus car on a trop tiré dessus. La technique déborde, la richesse ralentit ». Pour ceux de sa génération, grandie « après la chute de l’Union soviétique, idéologie et utopie sont deux sœurs suspectes en cavale ». L’élection de Donald Trump menace de précipiter cette défiance dans un relativisme généralisé. Et l’idée de progrès, ce « triangle vertueux » à la fois économique, social et démocratique, est désormais capturée par le mirage des « Gafa – Google, Apple, Facebook et Amazon – qui à elles seules représentent une valeur ajoutée équivalente de celle du Danemark, pour 10 fois moins d’actifs. Google pèse 25 fois le capital de Renault-Nissan, pour 5 fois moins de salariés ». À y regarder de plus près, finalement « le risque n’est pas celui de sociétés de « défiance », mais de sociétés hypertechnologiques et donc d’hyperconfiance, capables de réactions brutales en retour quand les promesses du progrès ne sont pas tenues ». Aristote le disait déjà, longtemps avant la social-démocratie et le slogan de nos trains à plus ou moins grande vitesse : « Le progrès ne vaut que s’il est partagé par tous ».

Par Jacques Munier

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