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Une école à Gotovo, Rwanda, 13 février 2003

En lisant, en écrivant

4 min
À retrouver dans l'émission

Lire et écrire sont les deux aspects d’une même opération : l’expérience littéraire. Le confinement nous a sensibilisé à cette forme de réciprocité.

Une école à Gotovo, Rwanda, 13 février 2003
Une école à Gotovo, Rwanda, 13 février 2003 Crédits : Getty

Et nous retrouvons comme un parfum d’enfance dans nos journaux de confinement : l’apprentissage conjoint de la lecture et de l’écriture. Dans Le Figaro, Alain Bentolila insiste sur cette double dimension pour l’acquisition d’aptitudes fondamentales chez les enfants, car il s’agit alors de « négocier un juste équilibre entre les ambitions singulières de notre imagination et le respect des conventions imposées par le texte ».

Lire c’est construire et défendre son propre sens à partir des mots d’un autre.

Le linguiste évoque un propos de Georges Steiner : « lire c’est répondre fraternellement à l’appel désespéré de l’écriture ». Laquelle témoigne en effet d’une absence : celle de l’auteur, qu’il soit mort ou vivant, mais aussi celle de l’oubli contre lequel se construit l’expérience littéraire. Il ne s’agit pas seulement de développer des capacités cérébrales, mais de répondre à une urgence, « contre la tentation de l’image omniprésente », et à travers « une lecture précise et audacieuse des textes les plus beaux et les plus justes », d’inviter nos enfants « à mettre en mots leur pensée au plus juste de leurs intentions ».

Le pouvoir de décrire

Si la précision est souhaitable – voire désirable affirme Maylis de Kerangal - c’est parce qu’elle arme une forme de résistance « contre la massification des imaginaires », « la standardisation du langage qui n’est pas autre chose que l’expression d’une inattention aux vies mêmes ». L’écrivaine développe son art d’écrire dans la dernière livraison de la Revue du Crieur

Si l’attention se manifeste dans différents usages de la langue, c’est dans la description que je trouve de quoi m’y tenir, c’est dans cette écriture qui induit l’attention que j’ai situé l’un des enjeux de mon travail.

Et par exemple s’initier à sa propre langue en retrouvant « dans les caves » : « les vocabulaires oubliés, les lexiques désaffectés, les glossaires prolétaires, vieillis, argotiques, ces parlers impurs, ces bas morceaux de la langue auxquels on dénie toute dignité littéraire » pour « faire le choix d’une sémantique qui engage de la mémoire, des mondes délaissés, disparus ». Comme un paradigme de cette attention portée à la vie mutilée, Maylis de Kerangal évoque l’hospitalité post-mortem, dans les cimetières de Sicile, de « ceux qui travaillent patiemment à l’identification des noyés de Méditerranée pour leur donner une sépulture, que leur nom soit gravé dans la pierre et que l’on s’en souvienne ». 

Ceux qui, pour déconstruire la multitude, creusent dans le particulier.

Actes d'écriture

Et font surgir des vies. Hélène Dumas s’est plongée dans les milliers de cahiers d’écoliers noircis par des enfants « survivants » du génocide tutsi au Rwanda. Des témoignages suscités par des ONG - une association de veuves, notamment - aidées de « conseillers en traumatisme » et de psychologues pour contribuer à une archive des rescapés les plus jeunes. Philippe Artières rend compte sur le site En attendant Nadeau du travail de l’historienne, publié à La Découverte sous le titre Sans ciel ni terre. Paroles orphelines du génocide des Tutsi (1994-2006). La lecture d’Hélène Dumas résulte de plusieurs « actes d’écriture » - dont le soin porté à la traduction des paroles enfantines - pour constituer ce livre comme une autre histoire du génocide.

Émilienne Mukansoro, rescapée du génocide et psychothérapeute, est l’une des figures de cette relation qui a rendu possible de lire ces textes « à la source », c’est-à-dire non pas de lire des « documents bruts » mais des documents transmis, comme on le fait d’un précieux secret.

Hélène Dumas montre comment ces gamins ont dû « pour survivre et échapper à leurs bourreaux, se construire de nouveaux écosystèmes de survie », une géographie intime avec « des cachettes qu’ils ne partageraient plus avec le monde des adultes, un monde à soi, à habiter pour tout simplement ne pas mourir ». Voici, à l’état brut, quelques bribes de récits d’une « enfance figée » ayant subi les pires des violences, « mais rédigés à la première personne ».

Alors je suis descendu pour échapper à la barrière et je suis allé par la vallée ; j’ai pénétré dans les marais de papyrus et j’ai vécu comme un crapaud.

Ou encore cette gamine qui se rappelle : « Dans cette brousse, je me suis couchée sur un serpent : j’avais peur des balles mais lui aussi avait peur. En vérité, s’il m’a mordue, je ne le sais pas. »

Par Jacques Munier

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