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Éthique et politique de la discussion

4 min
À retrouver dans l'émission

Le sondage délibératif, pièce maîtresse d'une démocratie participative et non plus seulement représentative

Les sondages font l’objet de nombreuses critiques, notamment pour leurs défaillances en matière de prévision lors des élections récentes

Un « artefact », dénonçait déjà Bourdieu, pour « dissimuler que l’état de l’opinion à un moment donné est un système de forces, de tensions » qu’il n’est rien de plus inadéquat pour représenter qu’un pourcentage. Et on peut ajouter : une cote mal taillée, avec ses formules biaisées où l’on demande à des gens de répondre à des questions qu’ils ne se posaient pas… C’est ce qui fait tout l’intérêt de ce qu’on appelle les sondages délibératifs, dont un universitaire américain s’est fait une spécialité : James Fishkin a testé la formule plus de 70 fois dans 26 pays du monde, notamment en 2007 au Parlement européen à la suite du rejet du traité constitutionnel : 362 citoyens des 27 pays membres, « casques aux oreilles et défilant au pupitre, pour discuter agrandissement de l’Union, politique étrangère ou système de retraite ». La plupart des participants n’avaient jamais parlé de l’UE avec un Européen d’un autre pays auparavant. « Même les gens qui s’intéressent vraiment à la politique conversent rarement avec des gens différents d’eux, s’agace James Fishkin. » Laure Andrillon est allé le voir à l’université Stanford pour Libération, et il lui a fait part de son regret que l’expérience n’ait pas été menée en France, « loin d’être épargnée par les fléaux qui mettent à mal la démocratie. Comme ailleurs, les élections y deviennent vite le monopole des élites ou des militants ; et comme ailleurs, les jugements hâtifs, ces opinions fantômes formulées par imitation ou par paresse, s’amplifient à mesure qu’ils sont médiatisés par les sondages classiques. » Le principe du sondage délibératif consiste à former un échantillon représentatif de l'électorat, à le réunir et à l’informer sérieusement sur la question débattue, laquelle est ensuite discutée, puis soumise au vote. Le résultat ainsi légitimé acquiert une forte représentativité, que les médias peuvent répercuter. L’économiste Anthony Downs estimait « que les citoyens de grands Etats-nation ont toutes les raisons d’être rationnellement ignorants : « Si je ne suis qu’une voix parmi des millions, pourquoi prendre le temps de réfléchir? explique Fishkin. Mais si je suis une voix au sein d’un échantillon de 300 personnes, je vais y réfléchir à deux fois avant de me prononcer. » Si un tel sondage avait été organisé en amont du Brexit, peut-être que les gens auraient quand même voté pour. « Mais on aurait davantage la certitude qu’il s’agit d’un choix raisonné, plutôt que d’une décision sous-informée, manipulée ou impulsive » estime la politologue Hélène Landemore. Et Fishkin d’ajouter qu’un sondage délibératif « au tout début de la campagne américaine, avant les sondages faits à la va-vite, et avant que les opinions ne s’affolent », aurait fourni « un moyen terme entre la voix des élites d’un côté et celle des masses en colère de l’autre ».

Comme son nom l’indique, le sondage délibératif repose sur la discussion argumentée, et donc sur l’usage politique de la parole

Le grand linguiste Noam Chomsky était de passage à Paris et Martin Legros a recueilli la sienne pour Philosophie magazine. Il rappelle que la post-vérité et le mensonge en politique n’ont rien de nouveau, même s’ils ont pris une forme caricaturale et quasiment hystérique avec Trump. Mais surtout il revient sur la nature du langage, littéralement consubstantielle à la condition humaine. « Il y a une propriété fondamentale du langage qui jaillit dès que l’on se penche sur le phénomène de la parole. Tout locuteur a intégré un ensemble fini de règles qui lui permet de produire une infinité d’expressions signifiantes. » Contrairement à l’hypothèse déictique, où l’origine de la parole viendrait de son pouvoir de désigner les choses, le langage évoluerait d’emblée dans l’élément du sens et de la pensée. On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, disait Héraclite. Et pourtant nous employons le même terme, preuve qu’il n’est pas strictement référentiel. C’est ce pouvoir d’abstraction, commun à toutes les langues, qui permet de faire le lien entre elles. Car elles ont toutes en commun le mot fleuve.

Et c’est pourquoi le gamin d’une tribu d’Amazonie n’ayant eu aucun contact avec le monde durant 20 000 ans parlera très vite le français s’il grandit à Paris, affirme Noam Chomsky

Ce qui renvoie à la question tellement disputée des origines du langage, qu’il aborde dans son dernier livre. Le paléoanthropologue Ian Tattersall en rend compte dans le mensuel Books. Selon toute hypothèse, l’événement serait subit et relativement récent dans l’histoire longue de l’humanité. Dès qu’Homo sapiens commence à usiner des coquillages pour orner son corps – des objets explicitement symboliques et donc riches de sens. « Dans un coin poussiéreux d’Afrique, un groupe d’enfants chasseurs-cueilleurs a commencé à associer des mots parlés à des objets et à des émotions, ouvrant ainsi une boucle rétroactive entre langage et pensée. »

Par Jacques Munier

Bibliographie

La démocratie

La démocratieFlammarion, 2012

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