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Bronislaw Geremek Agora, Parlement de Strasbourg

Europe : le moment critique

4 min
À retrouver dans l'émission

Henry Kissinger a enfin trouvé le numéro de téléphone de l’Europe

Bronislaw Geremek Agora, Parlement de Strasbourg
Bronislaw Geremek Agora, Parlement de Strasbourg Crédits : Wiktor Dabkowski - Maxppp

Lui qui demandait dans une boutade eurosceptique avant la lettre : « L’Europe, quel numéro de téléphone ? », s’adresse aujourd’hui directement à elle dans le Wall Street Journal. Car l’impact du référendum britannique ne peut être confiné à la Grande-Bretagne ou même à l’Europe seulement. Et il voit là l’occasion, non « pas de s’angoisser ou de se plaindre mais de transformer un échec en opportunité », moyennant quelques précautions. Selon lui, le Brexit est « le classique exemple de la loi des conséquences inattendues » aussi bien pour David Cameron qui pensait réduire l’aile des conservateurs anti-européens que pour le camp du Leave qui n’avait pas prévu l’ampleur de la tâche pour une sortie de la Grande-Bretagne. Et aujourd’hui, l’Union Européenne, plus impliquée dans la gestion des problèmes que dans l’élaboration de grands objectifs, fait face à des questions inattendues. Mais « Punir le Royaume-Uni ne résoudra pas les questions de la gestion de l’euro en absence d’une politique budgétaire – et donc fiscale – commune », estime l’éminence grise de la diplomatie mondiale, qui ajoute à propos de l’ordre international : « Pour restaurer la confiance du monde, l’Europe et l’Amérique doivent faire preuve de confiance en elles-mêmes ». Un commentaire à retrouver dans Les Échos, en pages débats, là où l’universitaire Kenneth Rogoff, estime quant à lui que « le Brexit est un véritable fiasco démocratique. Les conditions dans lesquelles le scrutin s’est déroulé sont indignes de la portée d’une telle décision. L’Europe, qui risque d’être confrontée à d’autres risques de rupture, doit se pencher d’urgence sur ce sujet. » Le professeur d’économie et de sciences politiques à Harvard déplore que pour une question aussi importante des garde-fous n’aient pas été institués, comme des seuils de vote équivalents à ceux d’une révision constitutionnelle, car « compte tenu d’un taux de participation de 70 %, la campagne du Leave l’a emporté grâce au soutien de seulement 36 % des électeurs. La démocratie, ce n’est pas cela. Ce vote revient à jouer à la roulette russe au sein même d’un régime politique moderne ». Le politologue rappelle que « depuis l’Antiquité, les philosophes s’efforcent de concevoir des systèmes visant à équilibrer la puissance de la règle majoritaire avec la nécessité de veiller à ce que toutes les parties informées puissent peser d’un poids plus important en cas de décisions critiques, sans parler de la nécessité que soient entendues les voix de la minorité ». Or, il n’a même pas été prévu que le Parlement soit consulté. « Toute démarche visant à redéfinir un accord de longue date portant sur les frontières d’un État devrait exiger bien plus qu’une majorité simple, exprimée dans le cadre d’un seul et unique vote », conclut-il.

L’Europe n’avance que quand elle est « dos au mur » observe Luc de Barochez dans Le Point

Lequel cite opportunément Jean Monnet, l’un des pères fondateurs : « L’Europe se fera dans les crises et elle sera la somme des solutions apportées à ces crises ». De l’après guerre, où l’Europe se voit coupée en deux, à la crise des réfugiés où elle manque de se disloquer, en passant par celle de la dette, des Balkans, du Traité constitutionnel ou de la chute du mur de Berlin posant la question cruciale et jamais résolue de l’équilibre entre l’élargissement et l’approfondissement, son échec est à chaque fois, comme l’a récemment affirmé Martin Schulz, le président du parlement de Strasbourg, « un scénario réaliste ». L’éditorialiste évoque notamment « la crise de la chaise vide » initiée par de Gaulle en 1965. Refusant la perspective d’une fédération européenne, le général interdit aux représentants français de participer aux réunions communautaires, ce qui aboutira au droit de véto des États lorsque leur intérêt vital est en jeu. Mais pour Marc Ferro dans La Croix, « alors que l’Angleterre est entrée à reculons mais de manière publique, suscitant souvent l’ironie de nos compatriotes, la construction européenne s’est faite en France sous la table, de manière vraiment antidémocratique ». L’historien cite le témoignage de Claude Cheysson, alors chef du service de liaison auprès des autorités fédérales allemandes au moment de la Communauté européenne du charbon et de l'acier : « Adenauer, Gasperi et Schuman s’isolaient dans une pièce et parlaient en allemand, afin de concocter seuls leur projet. Maurice Faure a avoué dans ses mémoires avoir proposé l’adhésion au traité de Rome en 1957 en pleine hystérie algérienne, afin que le grand acte soit ratifié, pas vu pas pris ». Et Jean-Pierre Chevènement lui a confié que le dossier de l’Acte unique de 1986 fut communiqué aux ministres la veille au soir, pour ratification le lendemain matin…

Reste que l’heure est grave : les signes de désenchantement se multiplient

Après la présidentielle arrachée d’un cheveu en Autriche, la défaite de Matteo Renzi aux municipales italiennes, le choix des Slovaques, des Polonais et des Croates d’élire des dirigeants eurosceptiques, il est urgent d’éviter l’OPA des nationalistes europhobes contre le projet communautaire. Pour Jean-Yves Camus, dans sa chronique de Charlie Hebdo, il est temps de changer d’Europe. Le spécialiste de la droite extrême préconise à gauche de construire un projet qui profite enfin à ceux que les politiques néolibérales rendent toujours plus pauvres et vulnérables, et à droite d’en finir avec « la schizophrénie qui consiste à réclamer toujours plus d’identité nationale en imposant toujours plus d’intégration par le marché ».

Par Jacques Munier

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