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Extension du domaine de la peur

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« Courage, fuyons ! » s’écrie Jean-Claude Guillebaud dans sa chronique du supplément télé de L’Obs face au déluge médiatique de la violence et de la peur administrée

« Abreuvés du matin au soir de consignes politiques comminatoires, de slogans répétitifs, de tueries effrayantes repassées en boucle sur les chaînes d’info en continu, il arrive aux citoyens que nous sommes d’avoir le tournis. Et des envies de prendre le large… » L’écrivain en appelle au poète qui dans « Brise marine » suivait du regard des « oiseaux ivres » en songeant « Fuir ! Là-bas fuir ! ». Et dans les pages débats de l’hebdomadaire le philosophe Marc Crépon tente de faire le tri entre les différentes formes de violence qui se manifestent aujourd’hui. L’auteur de La Culture de la peur rappelle que notre seuil de tolérance à cet égard n’a cessé de s’élever alors que, paradoxalement, l’omniprésence des relais médiatiques fait « qu’aucune violence ne nous est épargnée. Aussitôt produite, aussitôt visible, transmise, commentée, la violence, avec ses effets traumatisants et anxiogènes, nous atteint de façon quasi instantanée. Du coup, nous avons l’impression qu’elle se confond avec le réel. » D’autant que la violence de masse touche désormais des lieux « naturellement vécus comme des espaces de sécurité », souligne le sociologue et psychiatre américain Jonathan Metzl dans les pages idées de Libération. « A travers les Etats-Unis, ces massacres sont de plus en plus fréquents et de plus en plus meurtriers – ajoute-t-il. Ils sont d’autant plus choquants qu’ils détruisent notre illusion de sécurité dans des lieux où la menace de violence devrait être la dernière des préoccupations dans la tête des gens: une salle de cinéma dans le Colorado, une école dans le Connecticut ou une boîte de nuit à Orlando. » Que ces lieux soient devenus les sites de carnages n’a pas manqué d’alimenter un sentiment de peur et d’insécurité dans la population ainsi que des récits de plus en plus clivants. Lorsque Donald Trump dénonce « ce qu’il appelle de façon problématique et provocante « l’islam radical », estime ce Directeur du Centre médecine santé et société à l’université Vanderbilt (Tennessee), il adopte une posture qui fait endosser la responsabilité du crime à une religion toute entière et il désigne une menace extérieure alors que l’assassin d’Orlando était né à New York. « Après les massacres du Colorado et du Connecticut, des politiciens conservateurs se sont empressés de condamner les «malades mentaux», allant jusqu’à réclamer la mise en place de «bases de données» nationales pour les surveiller, négligeant toute autre forme d’explications » et surtout exonérant de toute responsabilité le lobby des armes à feu. « Au lendemain du massacre d’Orlando, un porte-parole de la NRA a réussi, dans une même déclaration, à condamner les crimes par armes à feu commis par «les malades mentaux et les terroristes» tout en affirmant qu’il fallait encore plus d’armes pour «protéger le droit des Américains respectueux des lois» à se défendre eux-mêmes. » Et de fait, la rhétorique fait mouche : « au lendemain des massacres de masse, les ventes d’armes à feu explosent ». Mais faut-il vraiment se rendre armé au cinéma ou danser en boîte l’arme au poing pour être tranquille ?

Les djihadistes sont-ils malades ? La question est à la une de l’hebdomadaire Le un

Oui, répond Fethi Benslama : « ceux qui vont tuer et se tuer souffrent de pathologies lourdes ». Le psychanalyste insiste sur « la dimension mégalomaniaque de ces mélancolico-paranoïaques qui se suicident » en emportant dans leur geste un maximum de vivants, et il plaide « pour que les noms et les photos des auteurs de ces actes ne soient pas publiés. La recherche de la notoriété est un élément décisif de leur action. Si on les rendait anonymes, on casserait une partie de leur motivation. » Car « beaucoup d’auteurs d’attentats ont un passé de délinquant. Ils cherchent à sacraliser leurs pulsions criminelles, à les ennoblir. Ils trouvent dans l’idéologie islamiste le moyen d’être des hors-la-loi au nom de la loi divine ». L’avocat David Apelbaum évoque quant à lui d’autres types de motivations : « Ils sont persuadés d’agir en légitime défense ». Le défenseur d’une douzaine de jeunes partis combattre en Syrie ou soupçonnés d’avoir voulu commettre des attentats en France convient d’avoir observé « un réel problème de maturité » chez ses clients, « qui manifestent des symptômes post- adolescents ». Mais – précise-t-il « le défaut de reconnaissance sociale qu’ils ressentent est en réalité un manque d’estime de soi. Et l’État islamique apporte une structure à ces individus. C’est un idéal héroïque dévoyé. L’islamisme n’est pas une maladie, cela ne s’attrape pas. C’est une idéologie. On te promet que tu deviendras un héros, toi, personnellement. Contrairement au salafisme, l’État islamique est très individualiste. Il se veut incluant : il n’a pas une vocation communautaire, mais universelle. »

Par Jacques Munier

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