LE DIRECT
Obus de mortier non explosés, à recycler, Province d’Idlib, mars 2021

Farce électorale en Syrie

5 min
À retrouver dans l'émission

La parodie d’élection présidentielle qui s’est déroulée hier en Syrie dans les régions contrôlées par Damas devrait entériner comme prévu la victoire, jouée d’avance, du président syrien.

Obus de mortier non explosés, à recycler, Province d’Idlib, mars 2021
Obus de mortier non explosés, à recycler, Province d’Idlib, mars 2021 Crédits : A. Alkharboutli - Getty

"C’est le second scrutin organisé depuis le début, en 2011, d’une guerre dévastatrice déclenchée par la répression de manifestations réclamant des réformes démocratiques" rappelle Madjid Zerrouky dans Le Monde. Il évoque les concurrents : un ministre d’Etat de 2016 à 2020, et Mahmoud Mareï, membre de l’opposition dite « tolérée » à l’intérieur du pays et longtemps décrite par l’opposition en exil comme une extension du régime. Il avait notamment participé à des négociations organisées sous l’égide des Nations unies à Genève pour tenter de trouver une issue à la guerre, et sa présence est vue par un diplomate occidental comme "la seule concession faite par le régime à l’extérieur. En l’occurrence à son allié russe qui, pour des questions d’apparence, tient à un semblant de “diversité” .

Ce simulacre d’élection aura permis à Bachar Al-Assad de remporter un quatrième mandat de sept ans et de “consacrer son image de vainqueur de la guerre prêt à conduire la reconstruction” de son pays en ruine, écrit le quotidien panarabe Al-Arab, relayé par Courrier international. Le slogan de sa campagne électorale était “L’espoir par le travail”, alors que l’économie du pays est en lambeaux et que ses infrastructures ont été ravagées par la guerre. La livre syrienne connaît une dépréciation historique et, selon l’ONU, plus de 80 % de la population vit dans la pauvreté, rappelle le site libanais Al-Modon, qui cite un expert selon lequel « la priorité d’Assad et de ses alliés, l’Iran et la Russie, pour la période qui vient est d’atténuer les effets de la crise économique, qui constitue désormais la plus grande menace pour le régime.” Et comme l’explique Al-Arab, "Assad et ses alliés tentent de convaincre les donateurs potentiels de financer la reconstruction. Mais il est clair qu’obtenir un financement de la communauté internationale ne sera pas simple avant la conclusion d’un accord politique parrainé par l’ONU mettant fin au conflit".

Or, l’attitude de Damas est sans ambiguïté dans les débats du Comité constitutionnel, à Genève. Cet organe, formé à l’initiative de Moscou et d’Ankara, composé de représentants du pouvoir et de l’opposition, est censé amender la Constitution syrienne. "Plus d’an et demi après leur réunion inaugurale, en septembre 2019, les délégués n’ont pas réussi à réécrire le moindre article, en raison de l’obstruction des émissaires du régime" souligne Madjid Zerrouky.

Silence, on vote

Omar Youssef Souleimane, écrivain syrien en exil, rappelle qu’après dix ans de guerre, "plus de 400 000 Syriens ont été tués, et la moitié de la population est déplacée ou exilée". Il évoque dans L’Express le décorum de cette parodie d’élection.

Comme avant la guerre, des rassemblements de soutien obligatoires sont organisés par les services de renseignement, et le slogan "Bienvenue dans cette fête de la démocratie" figure à côté des photos du président sortant recouvrant les murs des bureaux de vote.

Et de décrire la façon dont les opérations se déroulent. "Dans les petits centres de vote, les gens arrivent, les employés leur remettent une feuille portant un "oui" et un "non". L'électeur peut se mettre derrière un rideau ou rester devant le bureau pour rayer un des deux mots. Certains, pour prouver leur amour du président, et effacer tout soupçon d'appartenance à l'opposition, se font une petite blessure au doigt, votant ainsi avec leur sang." Auteur notamment d’un livre publié chez Flammarion sous le titre Le Dernier Syrien, Omar Youssef Souleimane estime qu’il subsiste "une possibilité que cette élection soit le début de la fin de ce régime si les Nations unies, l'Union européenne ou les États-Unis ne reconnaissent pas ce vote". Les pays occidentaux ont dénoncé le scrutin, tout comme l’ONU. Dans une déclaration commune, les ministres des Affaires étrangères allemand, britannique, français, italien et américain ont écrit : "Nous exhortons la communauté internationale à rejeter sans ambiguïtés cette tentative du régime Assad pour retrouver une légitimité sans qu’il ne cesse ses graves violations des droits humains ni ne participe de manière significative au processus politique facilité par l’ONU dans le but de mettre un terme au conflit". Et Stéphane Dujarric, porte-parole d’Antonio Guterres, le secrétaire général de l’ONU, a déclaré que "Les élections [syriennes] ont été convoquées sous les auspices de la Constitution actuelle et elles ne font pas partie du processus politique établi en vertu de la résolution 2254".

Par Jacques Munier

A lire aussi 

Les images de la révolte. Exactions et guerre médiatique en Syrie par Cécile Boëx. Sur le site La vie des idées

Ce contenu fait partie de la sélection
Le Fil CultureUne sélection de l'actualité culturelle et des idées  Voir toute la sélection  
L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......