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Faut-il désespérer de la politique?

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« La politique est l’art d’empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde » disait Paul Valéry

Et ça n’a guère changé, si l’on en juge par les appels, les initiatives, les collectifs qui s’emploient dans tous les domaines de la vie publique à prendre le relais des appareils exténués, en panne de grands récits, voire de simple crédit en matière de bien commun. Sous ce titre évocateur : Une post-démocratie aux airs de prérévolution, Sophie Wahnich signe dans les pages idées de Libération une tribune roborative. « Les citoyens n’ont plus aujourd’hui de véritable pouvoir de contrôle sur leur devenir. Un peu comme le tiers état à la veille de la Révolution… Les peuples européens savent qu’ils ont face à eux des pouvoirs financiers plus puissants que leur misérable affirmation symbolique et morale. » Le traité de Lisbonne a enterré Kant avec son « enthousiasme pour le droit » comme « aspiration morale du genre humain ». La loi ne protège plus les peuples de l’arbitraire et du rapport de forces institué par les « marchés ». Et l’historienne de la Révolution française fait un troublant parallèle : « une politique encastrée dans l’économique affirme qu’il est naturel que les 1% les plus riches dominent les 99% » Or ce dernier chiffre est à un point près, mais dans un sens défavorable à notre « modernité », celui du tiers état à l’aube de la Révolution, soit 98% de la population. L’abbé Sieyès écrit l’histoire de « l’hiver 1789 où se préparent encore des cahiers de doléances et les élections des députés aux Etats généraux » réunis « pour trouver une solution à la dette ». Une campagne électorale dans un climat de crise due notamment au traité d’Eden, qui a abaissé les droits de douane et permet aux marchandises britanniques d’inonder le marché français. Disette et chômage font ressurgir le complot de famine : « il y a bien des gens qui veulent affamer le peuple et ce sont les puissants ». On connaît la suite : le coup de force consistant à obtenir le doublement du nombre de députés pour le tiers état, en proportion de son poids réel dans la population, et la fin du vote par ordre systématiquement défavorable au peuple. La dénommée « Révolution juridique » aboutira à la constitution de l’Assemblée nationale qui ouvre la voie à notre monde démocratique. Aujourd’hui il faudrait remettre le couvert, faire en sorte que cette assemblée historique reflète mieux le pays réel et, suggère Sophie Wahnich, relayer « les propositions citoyennes multiples et contradictoires qui fusent dans notre contexte d’arbitraire politique et d’état d’urgence » et qui « témoignent au moins d’une chose, certains sont encore enthousiastes, malgré tout. »

Comment « ranimer la flamme » du plus grand nombre, c’est justement la question posée par l’hebdomadaire Le un

Et en particulier celle du « peuple » des abstentionnistes, premier parti de France, loin devant l’extrême-droite. Car 63 % des Français votent dans la commune où ils dorment, mais travaillent dans une autre, comme le relève Jean Viard, ce qui n’est pas sans conséquences. Le sociologue appelle ça « la démocratie du sommeil ». Il ne suffit pas que les politiques recyclent la figure du prince charmant. Le mal est plus profond car – je cite « l’élection locale est devenue une sorte d’élection de Comité d’intérêt de quartier où on parle silence, sécurité, école, loisirs. Cela construit des villes et des villages agréables à vivre, fleuris, piétonniers et cyclistes. Mais ni intégration des périphéries ni bataille pour l’emploi. » Résultat : « La citoyenneté se cristallise à ces deux niveaux, communes et État, qui sont de moins en moins les lieux des pouvoirs. » D’où l’émergence de listes citoyennes, d’initiatives populaires, de tentatives désespérées pour la dite « société civile » d’exister alors que se confirme inexorablement sa ghettoïsation. À preuve le détournement des virtualités politiques d’internet dans la technique de base du porte-à-porte. Clara Wright a suivi les premiers pas des importateurs français de la « méthode Obama » jusqu’au seuil des foyers réfractaires, armés d’un logiciel doté d’un système de ciblage. « Ils repèrent les bureaux de vote au fort taux d’abstention et collectent les données publiques sur la composition de la population de ces bureaux (niveau de revenu, niveau d’éducation, taux de chômage). Les analystes définissent ensuite laquelle de ces variables a le plus influencé le résultat des élections passées. » Et ils projettent cette « analyse sur les données actuelles pour prédire l’élection à venir. Le rendu est visualisé sur une carte, avec un code couleur mettant en évidence les bureaux de vote sur lesquels il faudra travailler en priorité. Un gain de temps pour les partis politiques lors de l’organisation des campagnes », et ce quelle que soit leur propre couleur…

Par Jacques Munier

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