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Paris, 1936

Fil rouge

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À l’approche du 80ème anniversaire de la victoire électorale du Front populaire, Pascal Ory revient sur l’héritage et le mythe dans L’Express

Paris, 1936
Paris, 1936 Crédits : Archive - Maxppp

« Un mythe – précise-t-il – ce n’est pas une illusion, c’est un récit qui donne du sens à une histoire collective. » Celui du Front populaire est à la fois économique, politique et culturel. « Les syndicats deviennent des acteurs à part entière de la vie publique, capables de dialoguer avec le patronat ». Dans les accords de Matignon, l’historien souligne le mot Matignon : « le gouvernement français s’érige en garant de ceux qui sont désormais des partenaires sociaux, qu’il oblige à s’asseoir à la même table et dont il légitime les accords ». La culture devient un enjeu politique : « le nombre des artistes et des intellectuels qui, souvent pour la première fois, s’engagent nettement à gauche est exceptionnellement élevé. Le laboratoire du rassemblement a d’ailleurs été le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes où, en 1934, se retrouvent des socialistes, des communistes et des radicaux ; jusque-là, ils se faisaient la guerre. » Le 6 février 34, lors des émeutes antiparlementaires de l’extrême-droite, les communistes, de leur côté, étaient également dans la rue avec « leur propre mot d’ordre, contre la République « pourrie » des radicaux soutenus par les socialistes… » Mais en juin, résume Pascal Ory, « Staline passe clairement à Maurice Thorez la nouvelle consigne : front uni contre le fascisme » et l’historien insiste : « Sans Staline, il n’y a pas de Front Populaire. La leçon du désastre allemand a été tirée – mais un peu tard pour la gauche allemande. »

Si la France est alors devenue l’enjeu d’une nouvelle stratégie du Komintern, la Révolution russe a longtemps été aussi une « histoire française »

C’est ce que rappelle Patrick Massa dans l’article éclairant et documenté qu’il consacre au livre d’Éric Aunoble dans La Quinzaine littéraire. Paru à La fabrique sous le titre La Révolution russe, une histoire française, l’ouvrage retrace un siècle de lectures et de représentations de l’événement fondateur, jusqu’à l’occasion manquée de mai 68, qui ne recycle que les clichés du bolchevisme – témoignant toutefois de leur enracinement dans la culture populaire – et jusqu’à l’effacement dans son assimilation aux totalitarismes du XXème siècle. Car Octobre rouge fut d’abord une explosion sociale et prolétarienne dans un pays encore largement rural et agricole. Ce paradoxe n’apparaît qu’au regard de la pensée marxiste et de sa théorie du sens de l’histoire, et Eric Aunoble évoque des auteurs comme Roy Medvedev qui « affronte la question d’une révolution prématurée ». Mais l’objet principal de son livre est d’explorer l’épaisseur des couches d’interprétations ou de dénigrements qui ont recouvert le surgissement d’une révolte populaire déclenchée notamment par les conséquences de la Grande guerre. Dans la presse française « la défection russe lors de la paix de Brest-Litovsk scandalise » et c’est dans ce contexte que la révolution russe est vilipendée voire assimilée à un accès de « folie furieuse ». Reportages, témoignages, ouvrages politiques ou romans font état d’un déchaînement de violence qui tend à assimiler toute critique sociale à une maladie mentale, dans des schémas idéologiques répandus à l’époque, comme l’a montré Luc Boltanski dans Énigmes et complots. « Face à ce déferlement de haine – explique le chroniqueur – les dirigeants bolcheviques ont ressenti le besoin de ne pas laisser le monopole de l’écriture de l’histoire à leurs adversaires. Alors même qu’il négociait à Brest-Litovsk, Trotski prenait le temps d’écrire L’Avènement du bolchevisme. » Mais l’histoire suit un cours imprévisible et comme disait Hegel, nous la voyons avec les yeux qu’elle nous a donnés. Lorsqu’en 1924 la Pravda publie un article intitulé « Comment il ne faut pas écrire l’histoire d’Octobre » qui s’en prend aux Leçons d’Octobre de Trotski, le PCF lui emboîte le pas. Et le récit de la révolution devient celui de ses conséquences et prolongements dans la puissance de l’URSS. Même si des voix discordantes mais inentendues se sont évertuées à brosser un tableau plus véridique, comme celles de Boris Souvarine ou Victor Serge. Avec pour résultat final l’ensevelissement de l’utopie révolutionnaire sous le catafalque de l’État soviétique, ou dans l’assimilation de Marx au Goulag.

Autre continent, autre révolution. Le frère de Che Guevara publie ses souvenirs

Mathieu Dejean l’a rencontré pour les Inrockuptibles. Juan Martin Guevara avait 23 ans lorsque le Comandante a été abattu en Bolivie. Apparemment très « famille » quoique constamment sur les quatre chemins de la Révolution, il écrivait de longues lettres à ses proches, « un savant mélange d’humour, d’ironie et de dissertations économiques, historiques et philosophiques ». Infatigable lecteur, il avait notamment lu les œuvres complètes de Freud et écrivait que deux moi se battaient en lui : « le socialiste et le voyageur »

Par Jacques Munier

Éric Aunoble: La Révolution russe, une histoire française Lectures et représentations depuis 1917

http://www.lafabrique.fr/catalogue.php?idArt=944

A lire aussi et à retrouver dans L’Essai du jour , 3 juin 2015

Chris Harman : La révolution allemande 1918-1923 (La fabrique éditions)

https://itunes.apple.com/fr/podcast/lessai-du-jour-par-jacques/id460959814?i=343822269&mt=2

Juan Martin Guevara, Armelle Vincent : Mon frère le Che (Calmann-Lévy)

Calmann-Lévy
Calmann-Lévy

http://calmann-levy.fr/livres/mon-frere-le-che/

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