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Grand-Guignol

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Suite au documentaire sur Marine Le Pen, on fait un petit tour dans les cuisines de l’internationale ethno-nationaliste.

Diffusé hier soir sur France 3, le documentaire d’Emmanuel Blanchard et Grégoire Kauffmann illustre « le désir absolu de pouvoir » qui anime la présidente du Front national, quoiqu’elle en ait contre l’establishment. C’est d’ailleurs un point commun à tous ces mouvements d’extrême-droite qui surfent sur les passions tristes de la xénophobie, de la peur et du repli sur soi : autrefois épouvantails grandguignolesques, poil à gratter des pouvoirs en place, les suffrages leur donnant des ailes, ils se prennent au jeu du pouvoir dans la confusion des lignes politiques. Michel Eltchaninoff s’est mis Dans la tête de Marine Le Pen, un livre publié chez Solin/Actes Sud dont il parle dans les pages débats de L’Obs. Il analyse le pot-pourri d’options sociétales et politiques qui lui permet de ratisser large tout en cultivant à mots couverts le fonds de commerce hérité du Front national, au moyen de ce qu’il appelle des « crochets sémantiques ». Si elle se revendique républicaine, c’est en référence à la IIIe République, où sévissait un « antisémitisme social, avec un livre tutélaire : La France juive d’Edouard Drumont ». Aujourd’hui, lorsqu’elle évoque la finance mondiale, c’est toujours le même schéma qu’elle a à l’esprit, « mais seulement elle ne finit pas ses phrases », et ses auditeurs, dont les oreilles sont formées par quarante ans de propos frontistes décomplexés, reçoivent le message 5 sur 5. « Avec le terme islamisation – poursuit le philosophe – elle prétend dénoncer l’islamisme mais s’en prend clairement à l’islam et à tous ceux qui s’en réclament. Le musulman a remplacé le juif. Attaquer l’islam, le décréter anti-démocratique, porteur de tous les vices est d’une grande violence. » C’est pourquoi le slogan de « la France apaisée » relève dans sa bouche de l’oxymore, et d’ailleurs personne ne veut y croire, à commencer par ses partisans.

Le bimensuel Society s’est placé, quant à lui, dans la tête de Donald Trump, ou plus exactement son cerveau, l’idéologue Steve Bannon, devenu conseiller du président après avoir dirigé sa campagne

Anthony Mansuy et Thomas Pitrel ont mené l’enquête sur l’agitateur qui se rêve en malin génie de l’extrême droite mondiale, afin de démentir la confortable certitude qu’il exprime lui-même à propos de l’affligeante surprise de l’élection de Trump : « cela ne fait que nous aider quand la gauche et les médias ne comprennent pas. Quand ils sont aveugles à qui nous sommes et à ce que nous sommes en train de faire. » Le réalisateur médiocre de quelques films vaseux et grandiloquents à la gloire de Georges Bush ou de Ronald Reagan, ponctués de musique de Wagner et de « comparaisons hors-sujet entre le monde musulman et le nazisme », et qui déclarait à qui voulait l’entendre avoir l’ambition de devenir le Leni Riefenstahl du Parti Républicain ou encore le « Michael Moore de droite », révèle dans ce portrait la soif de pouvoir qui l’anime. Un ancien de Breitbart, le site de désinformation qu’il dirige, décrit comment il réalise l’un de ses objectifs principaux, « l’accroissement de son pouvoir personnel », en passant « les quinze dernières années à draguer des gens puissants de droite, puis à leur lécher le cul, histoire de remonter la chaîne de commande. Avec Andrew Breitbart et Trump, il a choisi deux gagnants d’affilée, et le voilà au sommet du pouvoir en Amérique ». Le site Breitbart où il a pris la succession du fondateur à sa mort, diffuse des articles dont les titres en disent long : « il n’y a pas de discrimination à l’embauche contre les femmes dans les start-up, elle sont juste nulles lors des entretiens », « L’Occident contre l’Islam, c’est la nouvelle guerre froide : voilà comment la gagner » ou encore « La pilule contraceptive rend les femmes moches et timbrées »… On est dans le pays des merveilles de la post-vérité, plus le mensonge et la provocation sont énormes, plus ses partisans s’y retrouvent. Car selon l’expression favorite de Steve Bannon – n’oublions pas ici qu’il est devenu conseiller à la Maison-Blanche – « le blaireau s’en bat les couilles ».

Autre objectif affiché : étendre son influence en Europe et il a déjà ouvert la version anglaise de son site, où Nigel Farage, le fondateur de l’UKIP, jouait les chroniqueurs

On l’attend désormais en France et en Allemagne, dans l’intention non dissimulée de promouvoir la désintégration de l’Europe. Dans le même N° de Society, Lucas Duvernet-Coppola et Julien Méchaussie analysent l’ascension du parti d’extrême-droite Alternative für Deutschland depuis sa prise en main par Frauke Petry. Même manipulation de la peur de l’autre et de la hantise du déclassement, même dédain pour la vérité, revendiqué au nom d’une intuition du ressenti : « pouvoir poser des mots – je la cite – et formuler les sentiments des citoyens qui viennent du ventre ». La crise des réfugiés, où les autres pays de l’UE n’ont pas joué leur rôle, les attentats terroristes auront boosté ce petit parti, aujourd’hui crédité de 15% d’intentions de vote au niveau national.

Par Jacques Munier

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