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St Louis, Missouri, octobre 1918, la grippe espagnole

Histoire et géographie de l’épidémie

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Une étude publiée par The Lancet a comparé deux stratégies contre la pandémie, dans 37 pays de l’OCDE : la manière forte pour stopper la transmission le plus vite possible, comme en Australie ou au Japon, et la réduction progressive, comme en France ou en Allemagne.

St Louis, Missouri, octobre 1918, la grippe espagnole
St Louis, Missouri, octobre 1918, la grippe espagnole Crédits : Getty

À préciser que l’étude n’inclut pas des pays autoritaires comme la Chine où des mesures drastiques peuvent être imposées sans égard aux libertés publiques. Elle conclut que les pays qui ont adopté les mesures les plus dures s’en sortent mieux humainement et économiquement : moins de morts et plus de PIB. Encore faut-il rappeler que les corrélations statistiques ne sont pas forcément des liens de causalité, surtout avec un phénomène aussi multifactoriel qu’une épidémie. C’est ce que montre Hervé Le Bras dans la revue Études à propos des explications avancées sur sa progression en termes de sociologie ou de démographie : "La géographie contredit la plupart des idées simples sur l’épidémie."

La mortalité à Naples, dont la densité et la pauvreté sont connues, a été trente fois plus faible que celle de l’opulente Milan.

De même, la variable de l’âge, souvent avancée, est démentie dans bien des cas. "Le département le plus jeune de France, la Seine-Saint-Denis, est l’un des plus atteints ; le département le plus âgé, la Creuse, l’un des moins atteints." Quand le premier ministre annonce que 60% des morts ont plus de 80 ans alors que seuls 6% dépassent cet âge dans la population, il souligne le lourd tribut payé par cette frange. Mais c’est une proportion normale, à 1% près.

Le grand récit de la santé humaine

Si la géographie permet en outre de mesurer au niveau des territoires l’effet des politiques de lutte contre l’épidémie, l’histoire, lorsqu’elle est documentée, apporte d’éclairantes informations sur la manière dont elle se propage, comme pour la grande peste de 1347, les épidémies de choléra au XIXe siècle ou la variole avant la vaccine. Dans une passionnante Histoire de la santé humaine (La grande extension) qui vient de paraître chez Denoël, Jean-David Zeitoun revient notamment sur la grippe espagnole de 1918. Il fait état de recherches menées aux États-Unis, en particulier sur les effets du confinement : plus il survenait tôt, plus il était efficace. La durée est également un facteur déterminant, car "le confinement aplatit la vague et agit sur le pic, mais la prolonge peut-être, ce qui ne change pas nécessairement le nombre final de victimes". 

L’histoire de la santé n’est pas l’histoire de la médecine car la santé n’est déterminée qu’à 10-20% par la médecine.

Le docteur en médecine et en épidémiologie clinique évoque les trois autres facteurs déterminants de la santé : "le comportement, l’environnement et la biologie, c’est-à-dire en gros l’âge, le sexe et notre génétique". Depuis le néolithique jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, l’espérance de vie est restée bloquée autour de 25-30 ans. Dans cette moyenne, la mortalité infantile pesait lourd : la moitié des enfants mouraient avant l’âge de 10 ans. Maladies microbiennes endémiques, alors qu’on ignorait le facteur essentiel de transmission - le toucher et le lien féco-oral - sous-nutrition, notamment lors des famines, ont longtemps maintenu cette terrible moyenne. Les remarquables travaux d’Hippocrate, Avicenne ou Ambroise Paré n’ont eu aucun impact mesurable sur la santé à des époques où les pratiques médicales et chirurgicales étaient inefficaces, voire dangereuses. Ce sont d’abord la statistique et la démographie qui ont ouvert la voie au XVIIe siècle : "mesurer, c’est savoir". Les données sur la mortalité n’étaient pas très éloquentes, les causes recensées par les bulletins paroissiaux n’étant la plupart du temps que des symptômes : fièvre, vomissements, ou des organes - les dents, l’estomac. Mais les statistiques ont contribué à dresser un tableau de plus en plus éclairant. Viennent alors deux éléments de contexte qui ont accéléré le mouvement : les Lumières et la Révolution française. 

Les Lumières avaient rendu le progrès concevable, mais la Révolution allait en donner l’envie.

Réduire la mortalité infantile devait faire bondir la durée de vie moyenne. La lutte contre les maladies microbiennes en était la condition, elle fut menée par les premières mesures de santé publique comme l’assainissement, l’apport en eau potable, une meilleure nutrition et la lutte contre la variole. Un ensemble de mesures qui ne visaient pas "une maladie en particulier mais ciblait sans le savoir toutes les affections d’origine microbienne". L’apport décisif de la Révolution fut la création en 1794 de l’École de médecine avec son objectif principal : "relier les symptômes (la clinique) aux lésions (l’anatomie)". Et le principe qu’elle institua de la diffusion du savoir.

Par Jacques Munier

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