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Hommage à Jacques Bouveresse

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On l’a appris hier, le philosophe Jacques Bouveresse, spécialiste de Wittgenstein et professeur émérite du Collège de France, est mort dimanche à l’âge de 80 ans.

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Photo publiée par le Collège de France Crédits : Patrick Imbert - AFP

Philosophe rationaliste, il a introduit en France et pratiqué la philosophie analytique - qui, avec Frege ou Bertrand Russell, se base sur l’analyse logique du langage pour éclairer les grandes questions philosophiques. Spécialiste reconnu de Wittgenstein et du positivisme logique, il a "défendu dans sa propre pensée ce qu’il estime être un minimum syndical : le respect des prérogatives de la raison, l’attention au réel, le réalisme sans métaphysique", rappelle Robert Maggiori dans Libération

Ultra rigoureux et ennemi du monde du "copinage", le fils de paysans à l’esprit bougon tenta de professionnaliser la discipline face à sa politisation et son esthétisation.

Son œuvre porte donc sur la philosophie du langage, de la logique et des mathématiques, puis sur la philosophie de la perception, notamment des couleurs et des sons. C’est ainsi qu’il présentait son livre Wittgenstein : la rime et la raison (Les Éditions de Minuit) : "La philosophie est, pour Wittgenstein, une anti-mythologie. Mais cela n’implique pas qu’elle doive être scientifique."

La tâche du philosophe est de lutter contre toute espèce de mythologie, qu’elle provienne de la science, de la pseudo-science, de l’anti-science ou de la philosophie. La technique philosophique originale que Wittgenstein a utilisée pour sa part met en œuvre d’exceptionnelles ressources d’imagination, d’invention et de séduction, et s’apparente finalement beaucoup plus à celle de l’esthéticien ou du critique d’art qu’à celle du savant.

Jacques Bouveresse était aussi un grand lecteur de Karl Kraus et Robert Musil auxquels il a consacré plusieurs ouvrages, notamment Schmock ou le Triomphe du journalisme, La grande bataille de Karl Kraus (Seuil). Titulaire de la chaire "Philosophie du langage et de la connaissance" au Collège de France, il se situait dans la continuité de Jules Vuillemin et sa chaire de "Philosophie de la connaissance", comme il l’explique dans sa leçon inaugurale, en 1995.

Si j'ai pris le risque de m'asseoir entre deux chaises, ou peut-être faudrait-il dire entre deux chaires, c'est parce qu'il m'a fallu choisir une désignation qui tienne compte des problèmes que je me pose depuis un certain temps à propos des relations exactes entre la philosophie du langage et la philosophie de la connaissance.

Le Monde a publié de larges extraits de cette conférence, qu’on peut retrouver dans son intégralité sur le site du Collège de France. Jacques Bouveresse y insiste sur la nécessité de lier les questions de la connaissance à celle du langage, du fait notamment de l’importance acquise par les sciences cognitives dans l’élucidation du processus de la connaissance, alors qu’elles n’ont eu pour effet que "de ramener simplement au premier plan, sans pour autant nous donner nécessairement de meilleures chances de réussir à les maîtriser, certains des problèmes les plus difficiles et les moins résolus de la théorie de la connaissance traditionnelle, en particulier tous ceux qui sont liés depuis le début à l'idée même de représentation et au problème de la relation qui est supposée exister entre la représentation et ce qu'elle représente."

Rigueur morale

Philosophie magazine a mis en ligne sur son site l’entretien accordé par le philosophe à Nicolas Truong en 2006. Non sans ironie, il déclarait que "les philosophes se racontent beaucoup d’histoires, notamment à propos de la dignité particulière de la philosophie et de la position d’exception qu’elle est censée occuper dans la culture, alors que c’est une chose que la philosophie devrait, au contraire, nous habituer plutôt à éviter". Il souligne "l’énergie morale" commune à Musil et Wittgenstein.

Ce qui me frappe est ce sens aigu des obligations exceptionnelles que l’on a envers soi-même et envers le monde dans lequel on vit, alors que les intellectuels d’aujourd’hui me semblent avoir plutôt tendance à revendiquer surtout des droits exceptionnels.

Le philosophe, qui défendait une forme de "modestie" dans la recherche de la vérité, s’insurgeait contre l’arrogance "des gens culottés" dont parle Karl Kraus en lui opposant "l’impuissance lamentable des honnêtes gens".

Quand vous êtes d’origine modeste et qu’on vous a enseigné à respecter scrupuleusement les règles, être confronté régulièrement à la malhonnêteté des privilégiés est choquant : il n’est pas agréable d’être obligé de se demander si les gens qui vous ont inculqué le respect des principes n’étaient pas, au fond, des dupes.

Par Jacques Munier

Le Monde diplomatique a mis en ligne et en accès libre tous les articles de Jacques Bouveresse.

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