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Predrag Matvejevitch, avril 2016

Hommage à Predrag Matvejevitch

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Avec la nouvelle de la mort de l’historien des idées et théoricien de la littérature Tzvetan Todorov, est tombée celle d’un autre grand humaniste : Predrag Matvejevitch.

Predrag Matvejevitch, avril 2016
Predrag Matvejevitch, avril 2016 Crédits : Ulf Andersen - AFP

Elle est survenue à Zagreb jeudi 2 février, et la nouvelle est restée confidentielle, sauf en Italie. Originaire de Bosnie, Predrag Matvejevitch était né à Mostar, la ville au merveilleux pont de pierre, détruit par un bombardement en 1993 et reconstruit depuis. Le symbole vaut pour toute son œuvre et sa personne. « Dans cette région meurtrie par l'histoire – écrit Florence Noiville dans Le Monde – il était lui-même un trait d'union entre les rives des différentes cultures, enjambant les frontières, reliant les langues, les croyances et les traditions. Croate par sa mère, Matvejevitch était russe par son père et italien d'adoption. » Pensant et écrivant en croate, il lui arrivait de passer au français, langue qu'il avait enseignée à Zagreb et qu'il maîtrisait parfaitement, tout comme le russe et l'italien. « Je suis l'enfant de deux mers – confiait-il – l'Adriatique, non loin de ma ville natale ; et la mer Noire, où est né mon père et qu'il m'a longuement racontée. La première, réelle, “résume la Méditerranée”, comme disait Braudel ; la seconde, imaginée, la prolonge. » Traduit en plus de vingt langues, son Bréviaire méditerranéen est devenu un classique, Odyssée moderne remontant 4000 ans d’histoire. Pour lui, le destin de l'Europe se jouait au centre continental. « Or, l'Union européenne impose une grille de lecture du Nord avec laquelle on ne peut pas lire les problèmes du Sud – affirmait-il dans un entretien à Télérama. La Méditerranée se voit marginalisée, comme le sont les cultures de l'Europe centrale. » Marin, Predrag Matvejevitch avait lui-même parcouru de longues étapes de ce périple méditerranéen, à la manière de son ami Claudio Magris au long du Danube, en évoquant les lieux, les personnages et les histoires. Les symboles vivants d’une culture commune, aussi, comme la vigne et l’olivier. À ce titre, il parlait même d’une civilisation de l’huile d’olive, que les religions ont introduite dans leur rites « dans l’extrême onction, au bout de la vie, espoir en une vie éternelle… On la transportait d’une côte à l’autre dans de petites barques ou de grands galions, chargés d’amphores ou de jarres. »

Célébrer cette culture commune est le meilleur hommage qu’on puisse rendre à celui qui donna en 1997 des leçons au Collège de France sur la Méditerranée et l’Europe

Elles ont été publiées chez Fayard, tout comme L’autre Venise, où il évoque notamment les multiples influences venues de la mer et des marins. La dernière livraison de la revue Gibraltar, dont l’ambition est de faire le pont entre les mondes méditerranéens, propose un dossier sur la Palestine et Israël. Difficile coexistence où l’on s’attache aux épopées minuscules des militants de la paix. À Hébron, de jeunes palestiniens veillent sur les oliviers centenaires de la colline de Tell Rumeida. « Au sommet de leurs troncs torsadés, des branches hirsutes semblent effleurer le ciel étoilé. Quelques oliviers ont été brûlés lors d’expéditions punitives de colons ». À l’approche de la période de cueillette des olives, ces jeunes organisent une veille sur les réseaux sociaux pour anticiper d’éventuels assauts, et n’hésitent pas à passer la nuit au pied des troncs plusieurs fois centenaires en cas de menace. « Leur seule présence suffit à dissuader les partisans de la terre brûlée. Une politique assumée qui vise à harceler, agresser et rendre la vie impossible aux Palestiniens pour les obliger à partir. »

Il y a l’histoire poignante de Hashem El Azzeh, qui aimait écouter le chant des olives quand on les cueille

Emmurés, confisqués par les colons, ses oliviers lui étaient interdits d’accès en dépit d’une décision inédite de la Cour suprême israélienne qui l’avait pourtant autorisé à les approcher en période de cueillette. Mais face aux menaces et aux jets de pierre il avait finalement renoncé. En octobre 2015, au milieu des tensions et de l’intifada des couteaux, cette figure de la résistance non-violente est victime d’une crise cardiaque. L’ambulance est bloquée au check-point et des jeunes du mouvement contre la colonisation décident de le transporter eux-mêmes jusqu’à l’hôpital, où il rend l’âme après avoir essuyé au cours du trajet des salves de gaz lacrymogènes.

La méditerranée, c’est aussi une utopie, comme le montre Christian Bromberger dans le Dictionnaire de la Méditerranée publié par Actes Sud

Depuis l’Andalousie, au temps du califat omeyade de Cordoue, dont nous portons en nous – disait Jacques Berque – à la fois les décombres et l’inlassable espérance, jusqu’aux saint-simoniens et aux revues comme les Cahiers du Sud ou Rivages d’Albert Camus, l’utopie d’une « synthèse méditerranéenne » s’est toujours élevée contre les réalités d’une histoire tourmentée, des croisades à la colonisation et aujourd’hui la tragédie des migrants. Mais comme disait Gabriel Audisio, l’un des chantres de cette « synthèse », l’utopie du jour c’est l’oxygène de demain.

Par Jacques Munier

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