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Impossible démocratie

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Dans La Croix Frédéric Worms analyse la relation des Français à la politique.

Et il évoque « la possibilité de faire de la crise démocratique un terreau de progrès ». Le philosophe réagit notamment au sondage de l’automne dernier où 18% des Français exprimaient leur attrait pour un modèle autoritaire. « La démocratie n’est pas si naturelle qu’on croit – observe-t-il – elle s’oppose même à certaines tendances profondes, comme le fait de placer sa propre protection avant la défense de principes universels ». Des tendances qui refont surface en temps de crise, et qui accusent aussi le sentiment d’une « faiblesse de la démocratie ». D’où la dérive populiste et le culte de l’autorité, que le souvenir des expériences du passé ne suffit plus à contenir. Face à la résignation, il faut sans cesse rappeler que « tous les jours, la démocratie lutte contre les injustices dans l’éducation, la santé, le travail… » Et que le progrès n’est pas une idée vaine : « il existe dès que l’on fait cesser une régression ou une injustice. Le progrès – ajoute Frédéric Worms – c’est l’articulation d’une injustice concrète, par exemple l’esclavage, et d’un principe universel, la liberté. Souvent, on a retenu le principe, plus que le combat à l’origine du progrès. Il ne faut pas oublier que nos utopies sont nées de nos refus et qu’il n’existe pas de refus sans un principe en vertu duquel on juge une situation intolérable. » Si la défiance à l’égard de la politique peut se justifier, « le danger le plus virulent du moment, celui qui nourrit tous les autres, c’est sans doute la démagogie ». La démocratie est une lutte constante, un commencement perpétuel, elle doit aujourd’hui renouveler le lien à la politique. « Par une mobilisation à plusieurs niveaux, informelle, dans la rue, mais aussi dans les institutions où chacun vit et travaille, et enfin, bien sûr, dans les institutions publiques et républicaines ».

Dans un livre qui paraît aujourd’hui aux éditions Lignes sous le titre Le radeau démocratique, Sophie Wahnich déplore la raréfaction des « expériences démocratiques »

De celles, notamment, qui avaient su redonner de l’élan à l’idée démocratique dans les décennies écoulées : les grandes grèves de 1995 contre le « plan Juppé » sur les retraites et la Sécurité sociale, le mouvement de soutien aux sans-papiers contre les lois Debré en 1997, celui, deux ans plus tard contre le CPE, qui aboutit à une victoire. Dans son livre, qui rassemble des « chroniques des temps incertains » publiées en revue ou dans la presse, l’historienne, spécialiste de la Révolution française, met en perspective historique ses analyses de notre actualité politique à la manière de Walter Benjamin, qui « fait du passé une catégorie du temps contemporaine du présent ». La démocratie est l’objet d’un dialogue avec Pierre Zaoui où l’on discute ses avantages relatifs et sa nature dynamique. Démocratie ouverte, ou radicale, comme l’avait pensée Castoriadis, s’étendant partout : « dans le travail avec l’autogestion, dans le voisinage, avec les conseils de quartier, dans la famille avec le féminisme et les droits de l’enfant »… Et des succès relatifs. La démocratie a peut-être aussi, comme disait Deleuze, servi à « bénir trop de choses » : des guerres infâmes, le colonialisme, les politiques sur l’immigration ou la baisse des impôts. Mais pour Sophie Wahnich, en référence à l’esprit des Lumières, l’idée démocratique est dans son principe inséparable de la « quête de vérité », et de la liberté de penser qui fonde l’espace public comme « intelligence collective à l’œuvre ».

Pourquoi voter ? C’est le titre d’une de ses chroniques

Parce que c’est un « rituel d’inclusion sociale et politique », et aussi une sorte de fête collective, dominicale et laïque. Le vote est une procédure d’élection de nos représentants, mais il porte en mémoire le souvenir ancien d’une pratique de « légitimation d’une décision collective » émanant d’une assemblée, au village ou à l’usine. Les campagnes électorales, les débats qu’elles occasionnent, renouent avec la mémoire de ce moment de la délibération, qu’il s’agit aujourd’hui de réactiver pour éviter que les élections se résument « à la légitimation populaire de décisions prises en amont ». L’article était paru dans la revue Lignes, qui a titré sa dernière livraison : « Vouloir l’impossible ». Impossible serait à la fois le nom de l’impuissance du politique et celui du rêve de révolution. Georges Didi-Huberman revient sur celui des surréalistes, Breton en tête. « La liberté ne peut subsister qu’à l’état dynamique » écrit-il dans Arcane 17. Et dans la revue La Révolution surréaliste, Michel Leiris va resserrer les liens entre les deux termes par cette définition : Révolution – Solution de tout rêve. Jean-Luc Nancy explore l’imaginaire et la symbolique du clivage gauche-droite, « de la Bible jusqu’aux protocoles des dîners privés ». Pour conclure sur l’impossible : « En disant que la démocratie n’était possible que pour un peuple de dieux, Rousseau nous confiait l’impossible. »

Par Jacques Munier

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