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Marche contre l'islamophobie a Paris, le 10 Novembre 2019.

Islamo-gauchisme, histoire d’une notion

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Le débat sur l’islamo-gauchisme à l’université ne faiblit pas. Retour sur l’histoire récente d’une notion fourre-tout

Marche contre l'islamophobie a Paris, le 10 Novembre 2019.
Marche contre l'islamophobie a Paris, le 10 Novembre 2019. Crédits : Julien Mattia - Maxppp

L’accusation portée contre l’université et la recherche d’être « gangrenée » par l’islamo-gauchisme ne fait pas l’unanimité au sein du gouvernement ni de la majorité. « Si phénomène il y a, il est extrêmement marginal » estimait dimanche sur RTL le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal. Frédérique Vidal « bénéficie-t-elle du soutien d’Emmanuel Macron dans cette entreprise ? » se demande Le Monde. « Rien n’est moins sûr. L’Élysée renvoie aux déclarations de Gabriel Attal à l’issue du conseil des ministres, mercredi 17 février », qui avait rappelé l’« attachement absolu » du chef de l’Etat « à l’indépendance des enseignants-chercheurs ». L’intéressée a été amenée à préciser sa pensée ce weekend dans Le Journal du dimanche : elle évoque le « ressenti de nos concitoyens » ou bien encore « un certain nombre de faits », comme « l’empêchement, dans certains établissements, d’une représentation des Suppliantes d’Eschyle, ou de la lecture d’un texte de Charb ». Dans le premier cas, la pièce mise en scène par Philippe Brunet, avec les Danaïdes portant des masques noirs, n’avait pu être jouée à la Sorbonne - il y a bientôt deux ans - en raison de l’intervention d’éléments extérieurs à l’université, dont des militants du CRAN, le Conseil représentatif des associations noires. Dans le cas de la lecture du texte de Charb - la Lettre aux escrocs de l'islamophobie qui font le jeu des racistes - l’université de Lille II l’avait annulée au printemps 2017 pour des raisons de sécurité, sans doute discutables mais ne relevant pas à priori d’une stratégie rampante d’islamo-gauchisme. Et ces deux événements isolés ne constituent pas la preuve d’une mainmise de l’islamisme sur l’université ou la recherche.

Petite histoire de l’islamo-gauchisme

L’accusation porte également sur l’influence marginale des études postcoloniales, qui concernent beaucoup d’autres sujets que l’islam ou la colonisation française, et ont produit des travaux tout à fait sérieux non réductibles à de l’idéologie. Et à propos d’histoire, le site AOC  publie une salutaire mise au point sur l’origine du terme « islamo-gauchisme », due à Corinne Torrekens. La politiste rappelle que c’est le leader d’un mouvement trotskiste anglais, Chris Harman, qui a thématisé cette position idéologique - sans toutefois utiliser le terme - dans Le prolétariat et le prophète, publié en 1994. Je cite

Harman considère que la gauche n’a pas su réagir à l’émergence de l’islam politique. Selon lui, deux positions auraient alors vu le jour à gauche. La première a perçu dans ces mouvements une évolution contemporaine du fascisme alors que la deuxième les a définis comme une réaction progressiste et anti-impérialiste de la part des dominé·e·s. Harman renvoie dos à dos ces deux analyses : la première a conduit des mouvements de gauche à soutenir des régimes autoritaires ; la seconde a donné lieu à une coupable absence de critiques sur le plan idéologique entre la gauche et les forces de l’islam politique.

Harman dit clairement que les islamistes « ne sont pas nos alliés », mais que la gauche peut tirer profit « des contradictions propres au champ complexe de l’islam politique pour questionner l’allégeance de ses membres à ce projet », la perspective d’une forme d’« unité d’action » sur des enjeux communs, à l’exception de toute violence. Et son analyse dénoterait une connaissance « assez fine de la multiplicité des positionnements des mouvements issus de l’islam politique en Iran, au Soudan ou en Égypte ». Pour le reste, sa position est sans ambiguïté, je le cite

Nous continuerons à être en désaccord avec les islamistes sur des questions de base. Nous sommes pour le droit de critiquer la religion tout comme pour le droit de la pratiquer […] Et cela signifie que tout comme nous défendrons les islamistes face à l’État, nous serons également impliqués dans la défense des femmes, des gays, des Berbères et des Coptes contre certains islamistes.

En France, c’est Pierre-André Taguieff qui contribue à diffuser le terme islamo-gauchisme dans son livre sur La Nouvelle judéophobie, publié en 2002. Et ce pour désigner « la nouvelle configuration tiers-mondiste qui se mobilise aux côtés de divers courants islamistes », notamment dans les mouvements propalestiniens. Mais en 2014, dans une enquête de Libération sur la fortune médiatique du néologisme, il convenait que son sens est « de plus en plus vague à mesure qu'il devient un terme polémique ».

Par Jacques Munier

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