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Islams politiques

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Plusieurs publications récentes reviennent sur la question de l’islam, notamment sous l’angle théologico-politique.

Et on le sait, c’est un angle essentiel pour aborder cette religion jusque dans ses avatars les plus récents. Comme le soulignent Sabrina Mervin et Nabil Mouline, chercheurs au CNRS, par « théologico-politique », il faut entendre « l’articulation de concepts, de symboles, d’images qui mêlent l’ici-bas et l’au-delà », mais « cette articulation ne se réduit pas à une somme de ces deux éléments – le politique et le religieux : elle les transforme ». Publié sous leur direction chez CNRS Éditions, un ouvrage collectif intitulé Islams politiques – Courants, doctrines et idéologies examine l’ensemble composite et divers de la pensée musulmane. L’éclairage porté sur le théologico-politique montre notamment qu’il ne s’agit pas d’une simple instrumentalisation du politique par le religieux, ou l’inverse. « Le théologico-politique va se nicher jusque dans les détails, même dans les sociétés dites sécularisées », et il se révèle très utile pour comprendre les crises et les conflits qui affectent le monde musulman et certaines sociétés occidentales, au moins autant que le prisme socio-économique. L’autre intérêt de l’ouvrage réside dans sa dimension historique. Depuis le XIXème siècle, l’islam est traversé par différents courants réformistes en écho à une histoire mouvementée. Cette impulsion réformatrice est d’ailleurs inscrite dans la tradition et se fonde sur un hadith selon lequel « Dieu enverra à cette communauté, à chaque début de siècle, celui (ou ceux) qui rénovera sa religion ». Le mouvement né au sein de l’Empire ottoman au terme d’une longue léthargie intellectuelle n’est donc pas à proprement parler une renaissance – comme l’ont pensé les réformistes eux-mêmes et certains orientalistes. Augustin Jomier souligne dans cet ouvrage comment « il s’enracine dans une longue histoire d’évolution sociale et culturelle de l’islam ». Entre le milieu du XIXème siècle et les années 1930, il s’agit d’une réponse aux défis du temps : « l’irruption de l’État moderne, qui aspire à modeler la sphère religieuse ; l’impérialisme occidental ; le développement de l’imprimerie en langue arabe » ou encore l’accélération des échanges due aux progrès des transports. Les mouvements réformistes oscillent alors entre retour aux sources et aspiration à la modernité. À la chute de l’Empire ottoman, avec l’émergence de nouveaux États-nations, c’est la science du droit – le fiqh – qui est en première ligne. Les réformateurs relancent la pratique essentielle de l’interprétation pour renouveler la jurisprudence et rattraper le retard en matière politique, fiscale ou civile. Certains, comme le notable d’Alep Abd al-Rahman al-Kawakibi, analysent et pourfendent le despotisme. Au plan sociétal le juge Qasim Amin avait dénoncé la condition servile et le manque d’éducation des femmes comme l’une des causes de la faiblesse de l’Égypte dans un ouvrage publié en 1899 sous le titre La libération de la femme. Mais la chute du califat, même si un intellectuel comme Ali Abd al-Raziq estime dans L’islam et les fondements du pouvoir qu’il est une institution politique et pas une donnée de la révélation, puis les luttes anticoloniales infléchiront une partie de la pensée réformatrice vers l’intégrisme ou le wahhabisme saoudien. C’est de cette lignée que se réclame aujourd’hui le djihadisme.

Parmi les causes du déclin religieux que ce mouvement annonce de longue date, il y aurait aussi le soufisme

Lequel serait en partie une construction occidentale en Afrique pour promouvoir un « islam noir », pacifique et tolérant, même si cette tradition existe également. Jean-Loup Amselle explique dans son dernier livre Islams africains : la préférence soufie (Le Bord de l’eau), que c’est à une tout autre Afrique que se heurtent les conquérants coloniaux du XIXème siècle, « marquée par les djihads » et gagnée par les mouvements radicaux comme le wahhabisme, aujourd’hui par le djihadisme au nord du Nigéria et du Mali. Le Maroc, en particulier, ainsi que l’Algérie, soutiennent le développement du soufisme comme antidote à l’islam radical, au moyen d’Instituts de formation des Imams. L’anthropologue évoque également deux festivals, celui des musiques sacrées et celui de la culture soufie, qui se déroulent tous deux à Fès, par le truchement desquels le Maroc tente de concurrencer l’Arabie saoudite, à laquelle est imputée, « en raison de sa puissance financière, la forte diffusion des idées wahhabites, salafistes et djihadiste sur tout le continent africain ».

Reste que le soufisme, tradition mystique de l’islam, est un courant bien réel sur toute l’étendue du monde musulman

L’ethnomusicologue Gilbert Rouget l’étudie sous l’angle de la culture musicale dans un ouvrage paru chez Allia sous le titre Musique et transe chez les Arabes. « De tous les peuples du monde – souligne-t-il – ce sont sans doute les Arabes qui auront le plus étroitement associé la musique et la transe. » Dans la vie religieuse avec le soufisme – qu’on pense aux derviches tourneurs, par exemple – mais aussi dans la vie profane, où « l’émotion musicale débouche fréquemment sur les conduites de transe ». Cette forme de possession par la transe est ici comparée à ce que la Renaissance devait appeler la fureur poétique, à la suite des Grecs. Notamment celle que Platon décrit comme érotique. La naissance du soufisme serait liée au néo-platonisme.

Par Jacques Munier

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