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Jésus et l'islam

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Passés les trois jours de deuil national après les attentats, les familles, les proches sont entrés dans le temps qui déborde, celui du deuil intime

À tous ceux qui en font l’épreuve aujourd’hui au moment des obsèques, « troués à vie par le vide que laisse la mort d’un jeune adulte prématurément enlevé à l’affection des siens » je cite Luc Le Vaillant dans Libé , à ceux-là il faut encore adresser des signes. Des signes de chaleur, de compassion et d’humanité. Dans les pages Forum de La Croix , les philosophes Fabienne Brugère et Guillaume Le Blanc s’y emploient de concert, ajoutant du sens aux signes. « Les meurtres terroristes effacent des vies mais ils veulent effacer dans le même temps l’idée d’une humanité présente dans chaque personne – écrivent-ils. Le délabrement d’un café, d’un restaurant ou d’une salle de concert renvoie à l’apocalypse de vies mortellement atteintes. Il renvoie aussi à la certitude que l’état de survie pourrait être désormais notre seul monde, un monde que l’idée d’humanité aurait déserté durablement. » « Ne pas céder sur son désir », les mots de Lacan résonnent aujourd’hui comme un appel, celui que nous adressent les disparus fauchés dans leur premier élan. « Ne pas renoncer au désir de vivre. Mais ce désir de vivre au singulier – ajoutent les vivants retenus au seuil infranchissable – doit être dans le même temps un désir de faire vivre l’idée d’humanité en chacun de nous. » « Face à l’impensable de la mort, nos sociétés sont démunies » observe Jean Rouaud dans sa chronique de L’Humanité , en rappelant qu’après la fusillade de Charlie « les dessinateurs athées empruntaient à l’imagerie religieuse cette idée, en collant des ailes d’anges à leurs amis, que la mort serait autre chose qu’un tas de cendres ». L’écrivain évoque la bouleversante version de la chanson de Jacques Brel « Quand on n’a que l’amour » par Nolwenn Leroy, Camélia Jordana et Yael Naim lors de l’hommage aux Invalides. « Pas besoin d’être au fait de la biographie des trois jeunes femmes pour comprendre qu’elles avaient été choisies pour leur voix bien sûr, très belles, mais aussi parce qu’elles représentaient symboliquement les trois religions du Livre ». Sans doute le message de paix pouvait-il être entendu ainsi, peut-être avait-il été conçu dans cet esprit pour ajouter la touche de transcendance et de communion là où les religions, l’une d’entre elles en l’occurrence, sont plutôt réputées apporter la division et la mortification. Mais on peut aussi écouter le chant qui s’élevait alors de la jeunesse et la douloureuse beauté comme une promesse d’alliance et d’égalité heureuse dans une humanité délivrée.

La sociologue et militante féministe marocaine Fatima Mernissi nous a quittés, elle nous prive elle aussi de sa voix nécessaire

Elle qui combattait la prétendue incompatibilité de l’islam et de la démocratie bien avant les printemps arabes, et qui avait su retourner à l’immobilisme patriarcal de sa société l’image d’une communauté historique où les femmes avaient droit à la parole dans la conduite des affaires de la cité, elle aurait sans doute été sensible à l’entreprise de relecture du Coran conduite par Jérôme Prieur et Gérard Mordillat dans leur nouvelle série documentaire diffusée sur Arte à partir de mardi prochain, le 8 décembre : « Jésus et l’islam ». Un éclairant dossier dans les pages Débats de L’Obs en dévoile les grandes lignes, avec l’entretien croisé des auteurs, et l’échange édifiant des islamologues Jacqueline Chabbi et Guillaume Dye, qui rappellent le contexte christianisé de la Révélation, où le nouveau prophète a dû se faire une place dans un environnement dominé par deux autres monothéismes déjà bien établis. Sur la présence répétée de la figure de Jésus dans le Coran l’ancien élève de Rémi Brague observe qu’ « il y a une volonté de réaliser une forme de convergence, ou de modus vivendi, entre la christologie coranique et la doctrine chrétienne sur Jésus », rappelant au passage que si « l’islam a certes été emprunteur, les monothéismes antérieurs l’avaient été tout autant », comme l’a notamment établi l’assyriologue Jean Bottéro. Et dans sa contribution Fethi Benslama salue la fécondité de l’hypothèse selon laquelle « Jésus est un opérateur de jonction et de disjonction qui a permis à Mahomet de se frayer un chemin entre judaïsme et christianisme, afin de prendre place dans l’histoire du Dieu Un ».

Jacques Munier

seuil
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« Peu de gens le savent : Jésus occupe dans le Coran une place éminente.

À partir de deux versets de la sourate IV qui évoquent la crucifixion de Jésus de manière inattendue, Gérard Mordillat et Jérôme Prieur cherchent à reconstituer ce que l’on peut comprendre des origines de la prédication de Mahomet, de son développement dans un milieu païen très marqué pourtant par les références et les influences bibliques.

Une religion ne naît jamais de rien. L’islam s’est voulu l’ultime révélation après la révélation juive et la révélation chrétienne. Elle en est à la fois l’héritière et la concurrente. Au carrefour des trois monothéismes, dans la succession du judaïsme de Moïse et du judéo-christianisme de certains disciples de Jésus, ce livre explore pour nous la formation de l’islam au début du VIIe siècle de notre ère.

Pourquoi et comment le juif de Galilée mué en Christ fondateur du christianisme est finalement devenu dans la péninsule arabique « le messie Jésus, fils de Marie, envoyé d’Allah », l’ultime prophète avant le Prophète. » Présentation de l’éditeur

Jérôme Prieur et Gérard Mordillat sont écrivains et cinéastes. Les auteurs de la mémorable série de films Corpus Christi ont publié au Seuil Jésus contre Jésus . Leur premier essai, qui demeure un grand succès, a été suivi de Jésus après Jésus sur les origines du christianisme puis de Jésus sans Jésus sur la christianisation de l’Empire romain.

Jésus selon Mahomet accompagne et prolonge Jésus et l’islam, la nouvelle série qu’ils ont réalisée pour Arte où interviennent vingt-six des plus grands chercheurs internationaux sur l'islam.

jésus
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et à retrouver dans L'essai et la revue du jour

http://www.franceculture.fr/emission-l-essai-et-la-revue-du-jour-hans-kueng-jesus-revue-etudes-2014-01-17

Hans Küng , 86 ans cette année, reste un rebelle dans l’Église catholique. Il l’a manifesté dans le livre traduit au Seuil en 2012, Peut-on encore sauver l’Église ? Il continue de le faire dans ce Jésus , qui sera donc « le Jésus de Küng ».

« Ce livre reprend en partie, en l’adaptant pour aujourd’hui, Être chrétien , un livre paru il y a 40 ans, qui avait fait des vagues à l’époque. Küng le dit explicitement dans son introduction : son Jésus est sinon une réponse, du moins un contrepoint au Jésus de Nazareth de Joseph Ratzinger, alias Benoît XVI. Küng reproche à ce dernier d’avoir proposé un Jésus très « divinisé », éloigné du Jésus terrestre tel qu’on le trouve dans les évangiles. Il présente au contraire un Jésus très humain, inséré dans une société et une histoire, pris dans les conflits de son temps, contestataire de l’ordre établi et en butte à l’hostilité des pouvoirs romain et juif. Un Jésus dont la conception de Dieu et de l’homme devant Dieu diffère de celle des autres religions du monde. Il en résulte un portrait du Christ très dynamique et très vivant, qui est en même temps un bon résumé, clair et précis, de tout ce que les historiens, les exégètes, les théologiens nous ont appris dans les décennies récentes à propos de Jésus. » Présentation de l’éditeur

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