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L'ascension du Christ, par Vincenzo Campi

Jésus et ses disciples

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C’est l’Ascension : retour sur la signification religieuse et symbolique de cette fête chrétienne

L'ascension du Christ, par Vincenzo Campi
L'ascension du Christ, par Vincenzo Campi Crédits : LEEMAGE - AFP

Comme on sait, elle commémore la montée au ciel de Jésus, et symbolise, après la résurrection, le passage de sa condition humaine à sa présence divine. C’est aussi la dernière rencontre avec les disciples, qui se voient dès lors investis de la mission évangélique – soit, comme l’indique le terme grec evangélion, répandre la « bonne nouvelle ». C’est donc le message qui est privilégié dans l’opération, l’apothéose étant une pratique finalement banale à l’époque, depuis César, et l’assomption de grands prophètes de la Bible, une forme de tradition populaire sur ces terres judaïques. D'après Luc, elle se serait produite à Béthanie, le village où vivaient les amis de Jésus : Marthe, Marie et Lazare, là-même où il l’avait ressuscité. Le grand théologien Hans Küng insiste dans un livre sobrement intitulé Jésus sur le contenu humaniste, « amical et joyeux » du message : la promesse d’un avenir meilleur au prix d’une « conversion » essentielle : épouser la cause de Dieu dans le monde. « Jésus est en personne – écrit-il – le programme du christianisme », sa vie et sa mort, ses paroles et paraboles, ses actes et ce comportement d’un juif « laïc ordinaire » qui aura « pris la plupart de ses matériaux dans le domaine de la vie quotidienne et non dans celui du sacré », pour délivrer le message d’une grâce inconditionnelle « en faveur notamment des égarés et des misérables ».

La commensalité, et la nourriture sont d’ailleurs très présentes dans les Évangiles

C’est l’angle adopté par Daniel Bourgeois dans un livre publié chez Payot sous le titre Jésus de Nazareth. Au cours de ses « tournées de prédication », le Christ et sa troupe étaient souvent invités à des banquets, comme aux noces de Cana, ou tout simplement au pain quotidien. Mais ces déplacements constants devaient supposer un budget pour les Douze apôtres et leur Messie. Un détail de l’évangile de Jean révèle que Judas – déjà lui – se servait sans vergogne dans ces maigres ressources : « comme il tenait la bourse commune, il prenait ce qu’on y mettait » (Jean 12, 6). Par ailleurs, si l’on en croit Marc, la forte audience des prêches du Galiléen reportait fréquemment toute pause sandwich : « Alors Jésus revient à la maison, où de nouveau la foule se rassemble, si bien qu’il n’était même pas possible de manger. (Marc 3, 20) ». Sinon, le régime alimentaire du Christ – réputé frugal et apte au jeûne, même de quarante jours – devait ressembler à celui des classes populaires agricoles de cette région de Galilée : du pain – nourriture de base de l’espèce humaine depuis les Prophètes jusqu’à Homère et au-delà – « des gruaux ou des céréales préparées avec du lait, des olives et parfois du fromage ». Les fruits : figues, dattes, raisins, noix et amandes, la grenade au jus miraculeux, un luxe lorsque de généreux propriétaires les dispensaient au moment de la récolte. Comme Jésus avait recruté plusieurs pêcheurs du lac de Tibériade parmi ses disciples, le poisson devait agrémenter l’offrande d’anciens collègues. La viande était réservée aux jours de fête – malin qui s’y joignait – mais le calendrier du prédicateur avait ses propres impératifs. Pauvreté itinérante et provocation transgressive en faisaient partie, comme en témoigne ce repas chez un pharisien, sans doute un notable, où le Christ reçoit la visite impromptue mais sans doute manigancée d’une prostituée implorée venue chercher le pardon alors que les femmes ne sont pas admises à participer au banquet. Au lieu de la rejeter, comme il aurait dû en tant que prophète aux yeux de son hôte, Jésus retourne contre lui ses reproches, estimant son hospitalité inférieure aux gestes attentionnés et limite érotiques de la courtisane – onction de parfum, caresses et massage des pieds. La transgression des règles alimentaires très strictes de ses frères hébreux fait aussi apparemment partie du programme du Sauveur. Si le premier vin servi lors des noces de Cana était sans doute conforme aux normes de la kashrout – vendangé, foulé, élevé et mis en jarres par un viticulteur juif – celui que produit miraculeusement Jésus en transformant l’eau en vin l’était beaucoup moins puisqu’il s’agissait de l’eau destinée aux rites de purification pour se laver les pieds et le visage. « On comprend que Jean ait tenu à souligner la discrétion de l’initiative de Jésus pour ce miracle. » Et d’une manière générale la mise en scène de la commensalité est l’occasion d’une leçon sur la miséricorde divine à l’égard des plus humbles. En réponse aux pharisiens qui reprochent à ses disciples de ne pas respecter les règles de l’hygiène rituelle, Jésus cite Isaïe : « Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi (Marc 7, 1-4) ».

« Jésus annonçait le royaume, et c’est l’Eglise qui est venue » disait Alfred Loisy, théologien excommunié en 1908

C’est tout le problème des catholiques intransigeants, une véritable « dissonance cognitive », exprimée avec élégance par Bernanos lorsqu’il s’essaie à traduire la voix de Dieu à Luther, le dernier des hérésiarques qui, comme tous les dissidents, s’emploie à établir une orthodoxie plus rigide encore que celle de l’Église romaine. « Car c’est vrai qu’on m’a construit des palais, avec des galeries et des péristyles sans nombre, éclairés jour et nuit, peuplés de gardes et de sentinelles, mais pour me trouver là, comme sur la vieille route de Judée ensevelie sous la neige, le plus malin n’a encore qu’à me demander ce qui lui est seulement nécessaire : une étoile et un cœur pur. (Georges Bernanos, La révolte de l’esprit. Les Belles Lettres, P. 320)

Par Jacques Munier

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