LE DIRECT
Souffrance au travail

Jeux de langage et formes de vie

5 min
À retrouver dans l'émission

Mentir, c’est du boulot, titrait un jour Libé pour illustrer la fréquence du mensonge au travail. Mais quand il est imposé comme technique de vente, il peut à la longue nuire à la santé des salariés

Souffrance au travail
Souffrance au travail Crédits : Radio France

Dans la mesure où il porte atteinte à l’estime de soi à travers le sentiment de trahir ses propres valeurs, il provoque une souffrance insidieuse. Il y a un moment déjà Yves Clot, psychologue du travail au CNAM, me racontait la détresse du commercial d’un grand opérateur de télécom qui avait réussi à vendre une connexion internet à un vieillard dépourvu d’ordinateur. Dans les pages débats de L’Obs, Anne Crignon rend compte de l’enquête menée par Duarte Rolo dans les centres d’appels téléphoniques. Le mensonge fait désormais explicitement partie de la mission des téléconseillères – car ce sont souvent des femmes. Le malaise induit à passer sa journée à raconter des salades pour vendre, faire souscrire des options payantes à l’insu du client ou des produits sans la moindre utilité, ce malaise finit par se retourner contre le salarié. Survient alors ce qu’on appelle la « souffrance éthique ». Elle se distingue de ce que la psychiatrie désigne comme la « souffrance morale », l’autre nom de la douleur psychique. Christophe Dejours, titulaire de la chaire de psychanalyse-santé-travail au CNAM la définit comme « le consentement à servir un système que l’on réprouve ». Car la nouveauté, c’est le rôle contraint, mais actif, du sujet dans son propre malheur. Et la « souffrance éthique » vient s’inscrire dans le cadre plus général de ce qu’on appelle « le sale boulot » ou « la contrainte à mal travailler », en vertu de normes impossibles à respecter ou d’objectifs inatteignables. On est aujourd’hui porté à croire que cette souffrance du travail aliéné est en cause dans la multiplication des suicides.

L’orthographe peut rendre fou mais pas au point d’en arriver là. C’est le sujet du grand dossier de L’Obs, dont France Culture est partenaire

Du journal Le Monde, avec la vigoureuse tribune de la ministre de l’Éducation nationale, à L’Humanité, qui oppose Viviane Youx, la conciliante représentante des profs de français, à Bernard Fripiat, l’intransigeant animateur du site Orthogaffe.com, qui ne jure que par les correcteurs automatiques pourtant bien souvent fantaisistes, le débat est ouvert, il bat son plein, comme à chaque tentative de simplifier notre langue « pleine de protubérances, d’excroissances disgracieuses et de cicatrices ». Je viens de citer Jacques Drillon, dont l’article entre chien et loup rappelle que c’est un imprimeur qui a introduit les accents, la cédille et l’apostrophe. Le spécialiste de la ponctuation revient sur l’histoire de notre orthographe, fixée par un académicien franc-comtois au XVIIIe siècle, l’abbé d’Olivet. « Quoique violemment opposé aux accents régionaux, il prononçait le français comme on le faisait en Franche-Comté » et disait « nous aimâmes avec un a long. Il a donc ajouté le circonflexe pour l’allonger. » S’il est vrai, comme l’affirme Cécile Ladjali dans Le Monde, que « l'orthographe des mots est la trace fossile de notre passé », il n’est donc pas rigoureusement exact « qu’un accent, un tréma, une double consonne ne sont pas les caprices d'un scribe obscur ou d'un académicien abscons, mais les résultats de siècles et de siècles d'évolution ». « Depuis qu’on réforme l’orthographe – observe Jacques Drillon – les mêmes camps se battent, avec les mêmes armes. » Alors j’en appelle à Drillon au nom du choc de simplification : le prénom Jacques – 7 lettres pour 3 phonèmes – manifestement il y a de l’abus. De grâce, raccourcissez-moi tous ces vestiges, ces signes ostentatoires !

Laissons l’orthographe, passons à la sémantique de crise : Philippe-Joseph Salazar analyse dans Le Point le vocabulaire en état d’urgence

En démontant la rhétorique officielle des temps de galerne. À vrai dire la tâche est facile. « Le mal et le bien », « les héros » « le combat impitoyable », jamais autant que dans ces moments-là elle n’apparaît aussi clairement vaine et creuse, même si elle semble dans la circonstance blindée par sa nécessité. Avec un peu de recul, ne serait-ce que par respect pour ceux qui perçoivent cette nécessité dans leur chair ou dans la détresse, avec le temps la sémantique de crise révèle sa vacuité empesée. Quelques exemples : « appartement conspiratif », terme utilisé par le procureur François Molins pour désigner la cible de l’assaut du RAID à Saint-Denis et éluder les termes de « planque pour une cellule de guérilla urbaine ». « Bouton-pressoir » et « gilet explosif », associés à « fiche s » donnent en boucle une définition du dénommé « kamikaze », lequel vit dans un « appartement conspiratif » vêtu d’un « gilet explosif », mais si la « fiche s » avait servi à quelque chose, on aurait repéré le « bouton-pressoir » avant qu’il n’explose le « kamikaze »…

Par Jacques Munier

Jacques Drillon : Théorie des mots croisés. Un nouveau mystère dans les lettres (Gallimard)

Les bons mots croisés sont des recueils d'énigmes, qui doivent tout à l'équivoque, à l'ambiguïté. Mais que sont-ils? D'où viennent-ils? Par quels chemins détournés sont-ils devenus universels? Comment fonctionnent les pièges? Quelles clés les déjouent? Lhomme aime les énigmes, parce que les résoudre le rend fort et fier. Entre le cruciverbiste et le verbicruciste, il n'y a pas que l'espace d'une contrepèterie : un pacte les lie. Pour trouver une bonne définition, l'auteur détourne les mots, les incline en sorte de faire chuter le joueur dans une trappe, qui s'appelle la logique. Tant qu'il est prisonnier de sa logique, le joueur perd. «Qu'est-ce que ça VEUT dire?», demandait toujours Claudel. Pour voir jaillir la réponse, la solution, il lui faut errer autour de la définition comme l'auteur avait erré autour du mot, dans les mêmes régions vagues et brumeuses. Une grille les sépare, ainsi que dans un parloir de couvent, et leurs yeux vifs pourtant ne se quittent pas. Présentation de l’éditeur

L'équipe
Production
Avec la collaboration de

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......