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Julien Gracq à Saint-Florent-le-Vieil

Julien Gracq en marchant, en écrivant

5 min
À retrouver dans l'émission

Pour célébrer et partager un petit événement littéraire : la parution de notes inédites de Julien Gracq

Julien Gracq à Saint-Florent-le-Vieil
Julien Gracq à Saint-Florent-le-Vieil Crédits : Getty

Elles sont publiées chez Corti sous le titre Nœuds de vie, un titre qui renvoie à l’une de ces notations où l’écrivain résume ainsi son désir d’écrire : exprimer cet « enlacement intime et isolé » de quelques fils - « venus de l’indéterminé et qui y retournent, mais qui pour un moment s’entrecroisent et se serrent l’un l’autre » - enlacement « autour duquel flotte le sentiment de plénitude de l’être ensemble ». Ce sentiment vient souvent à Julien Gracq de la contemplation du paysage, qui forme le plus clair des deux premiers chapitres, les deux autres étant consacrés à ses lectures puis à l’écriture. Dans le regard de l’écrivain pointe aussi l’œil de la géographie - qu’il a enseignée toute sa vie. 

Entre Bellegarde et Nyon, il arrive par endroits que la muraille du Jura s’enlève d’un seul jet au-dessus des collines molles du plateau, comme le bordé, au profil fuyant, des anciens vaisseaux à trois ponts au-dessus des vagues.

Ce que noue le paysage en lui peut être proche de l’illumination : « Pics neigeux, si acidement décapés sur le ciel qu’ils semblent baigner dans une salive d’azur. » Mais sous les giboulées ininterrompues, tout cède en lui « au sentiment de cette humeur malveillante : l’esprit pesant, l’humeur rétractée et frileuse, le cerveau comme un linge mouillé ». Et ce souvenir des routes et chemins désertés sous l’Occupation, qui nous rappellent le premier confinement : « des silences opaques, stupéfiés, des ruisseaux redevenus jaseurs, des routes désaffectées qui semblaient se recoucher dans un bâillement, et rêver de n’aller plus nulle part. »

L'art d'écrire

Dans Mediapart, Antoine Perraud lui rend un hommage vibrant. « Julien Gracq, à la manière du Baudelaire de Fusées, lance des cogitations embrunies et définitives, tempérées par son messianisme – à moins qu’il ne s’agisse d’une vieille habitude – pédagogique. Exemple : « Le dix-neuvième siècle meurt, et le vingtième commence, vers 1920, avec l’aval par les Lettres du grand bond en avant technique réalisé dans l’ordre des grossissements et des vitesses – Proust : le microscope – Morand : l’automobile – Breton : la révolution. Changement de rythme et éclatement du champ, alors que la rupture romantique était déménagement de mobilier et mutation de la sensibilité. » C’est la partie littéraire et critique du livre, avant de resserrer pour finir la focale sur lui-même écrivant, à commencer par cette unité de base qu’est le mot. Par où la littérature peut ajouter à la richesse d’une langue.

Chaque emploi notoirement heureux d’un vocable ajoute une facette à sa signification : il a embrayé sur l’esprit selon un angle d’incidence neuf.

Ce qui se noue entre soi et l’écriture, « ce n’est pas tant céder à la préférence abusive qu’on a pour son moi, qu’aliéner ce moi dans son for le plus reculé, en le soumettant tout entier aux mécanismes extérieurs du langage ». La littérature s’écrit à deux mains, comme au piano : « la ligne, la mélodie verbale, s’enlève et prend appui sur une basse continue, un accompagnement de la main gauche qui rappelle la présence en arrière-plan du corpus de toute la littérature déjà écrite, et signale avec discrétion et fermeté que nous avons quitté sans retour le registre de la communication triviale. »

Le vieil homme et la Loire

Discrétion et fermeté : le vieil homme et la Loire, à Saint-Florent ; il considérait comme une chance, pour un écrivain « de n’avoir jamais été à la mode, mais de s’être tenu dans une zone de retrait et de pénombre où ne venaient à lui que ceux qui avaient vraiment envie de le rencontrer ». Ce fut mon cas... Et je peux témoigner de la sincérité de cette assertion, que contredit le plaisir de le retrouver dans un dernier livre : « Vieillir, plus ou moins lentement, plus ou moins honorablement, puis disparaître, c’est la loi des « gloires littéraires » et la bonne hygiène des lettres ».

Un extrait du documentaire de Michel Mitrani sur Julien Gracq pour la série Un siècle d’écrivains sur France 3

Par Jacques Munier

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