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La bataille de Mossoul: forces irakiennes

"L'Etat islamique est une révolution"

5 min
À retrouver dans l'émission

Le spécialiste du terrorisme Scott Atran publie aux éditions Les Liens qui Libèrent un livre intitulé L’État islamique est une révolution (à paraître le 4 mai)

La bataille de Mossoul: forces irakiennes
La bataille de Mossoul: forces irakiennes Crédits : Ahmed Saad - Reuters

Scott Atran insiste dans les pages idées de Libération sur notre « devoir de comprendre » le phénomène afin de se donner les moyens de l’affronter. À commencer par sa nature exacte. Selon lui, parler de terrorisme ou de nihilisme, de lavage de cerveaux et de mouvement sectaire n’a pas de sens, et échoue à expliquer comment cette organisation a « réussi à conquérir en moins de deux ans des centaines de milliers de kilomètres. Comment elle a pu attirer des individus venant d’une centaine de pays différents » et comment elle parvient « à provoquer de la violence un peu partout dans le monde ». À partir d’une implantation locale « L’EI est un mouvement politique, religieux et moral, dont l’ampleur est historique et géopolitique », résume-t-il. Et l’organisation « représente aujourd’hui le discours contre culturel le plus fort au monde ». L’anthropologue insiste sur la puissante capacité d’attraction de l’idéal révolutionnaire des djihadistes : « Ils font certes référence à un âge d’or qui n’a jamais existé. Mais comme toute révolution, l’EI a pour vocation d’être universelle, globale. Il représente le côté obscur de la mondialisation : il a le même public, la même audience, la même cible, mais propose une alternative à ce qu’il voit comme une hégémonie occidentale. » Scott Atran est allé sur le terrain et il a pu observer dans le monde sunnite l’autre aspect, plus culturel et territorialisé, de cette ambition révolutionnaire : la nostalgie du Califat. D’autres que lui, je pense notamment à l’historien et politologue Nabil Mouline, ont également mis en évidence cet attachement latent des musulmans à la forme politico-religieuse de leur souveraineté. Même s’ils admettent que les quatre siècles de califat ottoman les ont plongé dans l’obscurité et le sous-développement, les arabes ont conservé intacte l’image de la splendeur des premiers temps du Califat, qui s’étendait alors de la Perse à l’Andalousie. Le mythe mobilisateur aimante aujourd’hui de nombreux jeunes en ajoutant du sens à leur engagement. Et Scott Atran souligne l’importance de cet élément politico-spirituel dans le déroulement d’une guerre asymétrique. Outre « l’avantage de la position défensive, toujours plus facile à mener que l’initiative offensive » l’EI a cette supériorité mentale dans l’engagement, qui fait que les 12 bataillons, c’est-à-dire près de 50 000 soldats de l’armée irakienne, vont peiner à déloger 8000 djihadistes à Mossoul. Seuls les Kurdes savent aujourd’hui faire preuve du même acharnement dans le combat, car eux aussi combinent l’aspect spirituel – en l’occurrence la défense de leur identité – et la force physique de combattants aguerris et organisés. Et sans surprise, ce sont eux qu’on trouve principalement à la manœuvre face aux djihadistes, dans les limites de leur territoire. Face à la détermination des troupes de l’EI, celle notamment des combattants étrangers, les Occidentaux ont prôné des opérations de police, puis l’endiguement et enfin la guerre totale. Mais « les interventions militaires loin de les vaincre sont comme le carburant de leur force spirituelle ». Gilles Darronsoro estimait pour sa part, peu après les attentats de Paris : « seule la chute de Bachar al-Assad peut amener une intensification de la lutte contre l’EI, car aujourd’hui l’opposition lutte sur deux fronts (Damas et l’EI) et subit les bombardements russes ». Mais même si l’on parvenait à détruire l’organisation sur son terrain principal, à contenir sa croissance en Afrique, on n’arriverait sans doute pas à affaiblir la force d’attraction de son message sur notre continent.

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« Face au terrorisme, les responsables devront sortir du jeu politicien pour mieux affronter la violence tout en préservant nos libertés publiques », affirme-t-elle. Scott Atran quant à lui suggère de porter l’offensive sur le terrain idéologique, et par exemple d’accorder « de l’importance et de la légitimité aux très nombreux musulmans opposés à l’EI, y compris les islamistes qui rejettent la démocratie mais qui peuvent coexister avec les démocraties ». Cela afin d’éviter l’importation de la guerre civile dans nos territoires, que les djihadistes désignent comme la « zone grise », celle de la coexistence des communautés et qu’ils ont explicitement entrepris d’investir, comme en témoignent les attentats de Paris ou de Bruxelles. « L’accueil généreux de réfugiés syriens représenterait une réponse efficace à cette stratégie », ajoute l’anthropologue dans son livre. Et sur le terrain proche-oriental, en particulier en Irak où règne un système tribal, « renoncer à toute idée de rétablir l’état-nation en tant que tel » et laisser l’initiative aux sunnites pour imaginer un foyer, et préserver ainsi « une lueur d’espoir, qui ne soit pas portée uniquement par Daech. Le monde a basculé en 1979, avec l’invasion soviétique en Afghanistan et la Révolution iranienne - conclut Scott Atran. Cette année marque la fin de la domination européenne sur le Moyen Orient ». Il serait temps pour nous d’en prendre acte.

Par Jacques Munier

http://www.editionslesliensquiliberent.fr/livre-L\_État\_islamique\_est\_une\_révolution-9791020903983-1-1-0-1.html

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