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La campagne américaine au regard de l’histoire

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L’historienne américaine Heather Richardson estime que l’épisode Trump devrait provoquer un recentrage du Parti républicain

Le parti en ruine, à la réputation ternie pour longtemps par une campagne paroxystique, le Grand Old Party de Lincoln, fondé en 1854 par une coalition d’abolitionnistes et de progressistes, ne pourra pas tenir, selon elle, le cap ultra-droitier maintenu pendant la campagne. Dans les pages idées de Libération, en réponse aux questions de Guillaume Gendron, elle se réfère à une époque comparable, celle des « barons voleurs » comme on désignait les dirigeants du Parti républicain à la fin du XIXe. « Alors aux mains des «Big Business» ultra-capitalistes, les Rockefeller et autres Carnegie », le parti « était devenu si extrême que de nombreux républicains modérés avaient rejoint les démocrates », comprenant qu’ils ne pourraient obtenir le « popular vote », soit la majorité des suffrages à l’échelle fédérale. En redécoupant les circonscriptions à son avantage, le Parti républicain tentait de conserver un pouvoir qui ne représentait plus l’opinion. Mais « une frange de jeunes républicains progressistes – dont Teddy Roosevelt – décide de reprendre le contrôle du parti pour le ramener à ses racines modérées. En 1904, Roosevelt est élu et conduit une politique très à gauche pour les standards américains, y compris ceux d’aujourd’hui. » Pour l’universitaire américaine « à l’heure actuelle, nous nous situons juste avant ce point de bascule ».

Pour expliquer comment Trump est parvenu à obtenir l’investiture, Heather Richardson évoque la montée en puissance du groupe des Movement Conservatives dans le parti

Ces idéologues en ont pris le contrôle entre les années 60 et 80, l’élection de Ronald Reagan est leur première victoire. Ils ont instillé en douce, par allusions – c’est la politique du sifflet à chien, des ultrasons qui ne parviennent qu’aux oreilles réceptives – la xénophobie, le racisme et le sexisme « pour faire passer leur agenda anti-régulations et anti-impôts et devenir la sensibilité dominante du parti ». Le résultat est là, dans « le langage de cette campagne : il n’y a plus de sous-entendus, les mots sont crus, choquants ». L’un des arguments de cette mouvance est que « l’Etat prend l’argent des hommes blancs qui bossent pour le donner à des Noirs fainéants ou à des femmes de mauvaise vie qui s’occupent mal de leur famille – ces satanées (nasty) féministes qui veulent faire carrière ». Mais paradoxalement, ce discours pourrait bien avoir revigoré le mouvement féministe : les sondages indiquent « que ce sont les femmes blanches de banlieue qui vont propulser Clinton. Jusqu’aux années 80, il n’y avait dans le couple presque aucune différence dans les suffrages exprimés. Les femmes votaient comme leur mari. Le gender gap électoral se creuse dans les années 80, mais il reste entre 4% et 10% ». Or, certains sondages récents l’annoncent à au moins 20% en faveur de Clinton : « Les femmes vont faire toute la différence dans cette élection. »

Il faudrait presque en remercier Donald Trump…

C’est ce que fait Henri Gibier dans le supplément week-end des Échos : la polarisation idéologique des deux grands partis et le poids des groupes d’intérêt financiers a dégradé la démocratie. Mais l’élimination du candidat républicain Jeb Bush malgré les sommes investies sur son nom et la « bonne surprise » de Bernie Sanders, le « grand perturbateur des primaires démocrates, avec rien en poche que ses idées » constituent « deux avertissements envoyés aux élites économiques et politiques pour qu’elles s’intéressent de nouveau au sort de l’Américain moyen, menacé de déclassement comme jamais dans son histoire. En lui faisant peur, et à condition bien sûr qu’il ne gagne pas, Trump, le milliardaire antisystème, aura peut-être rendu un précieux service au système ».

Pour l’historien Romain Huret, « Trump a renversé les priorités du Parti républicain »

Dans le grand entretien qu’il a donné à Télérama, il explique que les combats essentiellement culturels du parti – déclin de l’Amérique et du prestige de l’homme blanc, opposition à l’avortement et au mariage gay – ont longtemps séduit un électorat populaire qui votait contre ses propres intérêts économiques (pour le libre-échange et les baisses d’impôts pour les plus riches) en faveur de considérations morales et religieuses. Soit « instrumentaliser les thématiques culturelles et mentir sur l’économie. Donald Trump fait le contraire : il évacue les thèmes culturels et met l’accent sur l’économie, en pointant les effets désastreux de la mondialisation sur le modèle familial. » Il faudra donc désormais au Parti républicain « réfléchir à l’ordre de ses priorités. Si elles séduisent les petits blancs au chômage, les idées protectionnistes de Trump – contre la Chine, par exemple – sont suicidaires pour les chefs d’entreprises multinationales, pour qui le marché chinois est un nouvel eldorado ».

Par Jacques Munier

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