LE DIRECT

La campagne vue d'Allemagne

5 min
À retrouver dans l'émission

Des intellectuels allemands portent un regard sur la campagne présidentielle.

« Français, n'éteignez pas les Lumières ! » s’écrie Peter Sloterdijk dans Le Monde, dont les pages Débats & analyses ont rassemblé ces tribunes. Pour le plus francophile des philosophes allemands, le spectacle de l’élection présidentielle « donne l'impression qu'on ouvre tous les cinq ans la boîte de Pandore afin que tous les maux imaginables essaiment dans l'atmosphère ». Évoquant le « carnaval » de 2002, où « seize candidats étaient sur la ligne de départ », il estime que « dans une nation européenne du XXIe siècle, une Constitution gaulliste est un anachronisme ». À propos de la montée du populisme, il rappelle qu’il « est une constante de la politique française depuis 1793. Robespierre était déjà certain d'être lui-même le peuple. » Et Sieyès, quand il déclarait que le tiers état était toute la nation, ouvrait la voie à cette invention d’un « ennemi intérieur », symbolisé par le « sang impur » de La Marseillaise, le « fantasme selon lequel la noblesse française était issue des conquérants en provenance de la rive droite du Rhin ». C’est ainsi que « la nation » et « le peuple » sont devenus les enjeux d’une dispute où droite et gauche se volent les signifiants à tour de rôle. « Les électeurs réagissent à des signaux. Si l'on envoie des signaux de gauche depuis la droite, ils suivent la mauvaise piste. C'est depuis une bonne vingtaine d'années la politique suivie par le Front national pour sa médiatisation », résume le philosophe, qui assène dans la foulée : « La France ne devrait plus être un gigantesque jouet pour petits hommes en quête de grands rôles. »

L’Europe constitue la basse continue des interventions de ces intellectuels allemands

Peter Sloterdijk l’affirme haut et fort : « La France est une nation profondément européenne, elle est l'une des énergies fondatrices et indispensables de l'Europe. » Même si l’on peut légitimement critiquer l’Europe et tenter de l’améliorer, « il est parfaitement exclu de lui tourner le dos ». Le philosophe rappelle que « la France fut jadis le premier amour de l'Europe. C'est d'ici que sont venus la tolérance, les Lumières, les droits de l'homme, la grande culture – c'est pour tout cela que la France est devenue la nation phare parmi les pays européens. Veut-on éteindre les Lumières ? » Jürgen Habermas est sur la même ligne, c’est pourquoi il apporte son soutien au candidat Macron, estimant en outre qu’il est en mesure d’impulser « une reconfiguration des forces politiques, qui se fait attendre depuis longtemps. Les camps de la tradition se paralysent mutuellement – ajoute-t-il – ils ne sont pas en mesure de générer, en posant les bonnes questions, une juste polarisation de la volonté politique ». Mais Wolfgang Streeck lui retourne l’argument. « Qui souhaiterait vivre la situation actuelle des Français, obligés de choisir entre une marionnette de la finance et une prédicatrice de la haine ? » Le sociologue rend hommage aux « Français parce qu'ils ne cessent de lutter contre l'accélération néocapitaliste, contre l'hyper-rationalisation, à coups de réformes structurelles, de leur vie ». Et il souligne que la pression « exercée à travers l'Europe, à travers l'euro », l’est depuis l'Allemagne.

Retour dans l’hexagone : à l’approche du premier tour, les positions se durcissent

Dans Charlie Hebdo, Jean-Yves Camus s’insurge contre « l’artillerie lourde » sortie à l’occasion de la montée de Mélenchon. « Du très gros calibre : le second tour, s’il opposait Mélenchon à Le Pen, serait une apocalypse, un pas vers l’abîme. » L’imperturbable observateur de l’extrême-droite s’en prend aux chantres du libéralisme, accusés de développer une « fausse symétrie » entre les candidats populistes, « entre l’internationaliste de gauche et la nationaliste de droite. Entre celui qui fait l’éloge des apports de l’immigration et celle qui veut instaurer la préférence nationale ». Selon lui, « même la classe moyenne perçoit que le niveau du CAC 40 ne signifie pas l’amélioration de son niveau de vie ni le retour de l’ascenseur social ». Les Inrockuptibles consacre un reportage édifiant au département de la Moselle, frontalier avec l’Allemagne, où le Front national réalise ses meilleurs scores alors même que le souverainisme qu’il prône serait néfaste pour l’économie locale, lourdement affectée par la disparition de l’industrie minière et la fermeture des houillères. « On est tellement dans la merde, je ne vois pas ce que madame Le Pen pourrait faire de plus – commente, lucide, Faouzi, Lorrain de naissance et d’origine algérienne, reconverti dans la vente de parfums sur les marchés. « Les raisons du vote frontiste sont plus psychologiques qu’économiques » affirme Hervé Le Bras dans l’entretien qu’il a accordé à l’hebdomadaire. Un sentiment d’abandon, l’impression d’être loin des décisions dans des zones rurales où le taux de chômage est pourtant plus faible que dans le bassin lorrain, les inégalités plus réduites, et où il y a moins d’immigrés. Loin d’Hagondange, les motivations de ces électeurs se ressemblent : « renverser la table et provoquer un changement radical ». Un peu comme avec un ticket de loterie…

Par Jacques Munier

A LIRE La présidentielle française vue d'ailleurs

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......